En écoutant les carillons

 

Sans doute Jean-Jacques Rousseau était-il de bien méchante humeur lorsqu'il se laissa aller à écrire cette formule lapidaire, mais, souverainement injuste : « C'est toujours une sotte musique que celle des cloches. »...

Il suffit d'avoir entendu passer dans l'air la douceur triste ou la triomphante allégresse des carillons de Brabant ou des Flandres pour rejeter une opinion aussi osée.
La plaine du Nord est unie et monotone. Ce n'est qu'un champ livré aux cultures utilitaires, un atelier hérissé de noires cheminées. Il y a, semble-t-il, incompatibilité entre la poésie et ce pays sans relief voué aux seuls caprices de la déesse Fortune. Écoutez pourtant... Dans l'atmosphère humide et lourde vibrent les modulations allègres d'une musique : ce sont les carillons qui scandent, heure par heure, la vie municipale et religieuse des cités.

Depuis quand sonnent-ils ainsi, ces carillons ? C'est une énigme historique presque insoluble. Bruges cependant réclame le titre d'aïeule de ces instruments si populaires. Dès l'année 1298, ses comptes municipaux faisaient, dit-on, mention de certaines dépenses qui semblent se rattacher à l'existence d'un carillon. On cite aussi l'invention d'un moine westphalien, Henri Loeder, originaire des environs d'Osnabrück, qui aurait imaginé en 1404, pour sonner le réveil de ses frères en religion, un jeu de sept cloches avec leurs marteaux et un cylindre en fer. Ces cloches, placées au-dessus de l'escalier du dortoir, jouaient un hymne à l'heure fixée par la règle du couvent.

Une autre ville belge, Alost, dispute cependant avec énergie à la vénérable cité de Bruges sa primauté campanaire. Elle refuse également d'ajouter foi à l'invention du moine de Westphalie. Le premier carillon, d'après cette tradition, aurait fait entendre sa voix grêle dans le ciel d'Alost au cours de l'année 1487. Jusque-là, il n'y aurait eu que des tentatives plus ou moins heureuses pour marier entre elles les sonorités de plusieurs cloches.

Mais voici une autre rivale, devenue française celle-là. Dunkerque soutient opiniâtrement que, dès 1476, elle possédait un carillonneur si réputé qu'on venait de fort loin pour l'entendre... La tour Saint-Eloi aurait abrité, dès sa construction, la troupe sonore des cloches de la ville.

Si l'origine des carillons est loin d'être établie, l'étymologie du mot qui sert à les désigner ne l'est guère mieux. La plupart pensent cependant que ces instruments ne comportaient tout d'abord que quatre cloches et se nommaient, pour cette raison, « quatrions ».

Si le fait est vrai, les temps ont bien changé depuis lors. Le nombre des cloches s'est augmenté en même temps que se perfectionnait l'habileté des sonneurs. Si, dans les carillons primitifs de Gand, de Bruges, d'Alost et de Dunkerque, il était nécessaire que chaque cloche fut mise en branle par un sonneur particulier, il ne faut plus aujourd'hui qu'un seul artiste pour faire résonner et douer d'une âme unique un ensemble harmonieux d'une cinquantaine de cloches. Un clavier spécial assez pareil à un clavier d'orgues permet à un maître comme Jef Denyn de Malines de jouer au carillon les airs les plus compliqués.

Malines est un nom cher aux dillettanti de l'art campanaire. Là se trouve, en effet, un célèbre musée du carillon où l'on peut suivre aisément toute l'histoire de ces instruments aériens depuis le groupe primitif de quatre cloches jusqu'aux inventions les plus modernes. On peut même y deviner les aurores lointaines de cette histoire au temps où le carillon ne comportait... qu'une seule cloche. Un écrivain du 13e siècle, Reinaard de Vos, affirme en effet que, de son temps, un habile sonneur était capable d'exécuter un air en frappant d'un seul marteau une cloche isolée qui s'appelait beiaard.

Dès le 14e et le 15e siècle, au témoignage de manuscrits précieusement miniaturés, un sonneur arrivait à obtenir toute l'échelle diatonique au moyen de cinq, six, sept ou huit cloches. Ces carillons pouvaient jouer des airs très simples et d'ailleurs charmants qui, s'envolant du sommet des beffrois, semblaient n'avoir été créés que pour « les doulx esbattements des damoiselles et des damoiseaux », ainsi que le dit un courtois chroniqueur de la Cour de Marie de Bourgogne.

Ce fut surtout au XVIe siècle que ces instruments se perfection-nèrent. A Amsterdam, à Anvers, à Malines, d'habiles fondeurs, - au premier rang desquels il faut citer Pierre Hémong - améliorèrent le timbre des lourdes masses de bronze et leur donnèrent une admirable sonorité. Pendant ce temps d'autres artistes songeaient à adapter un clavier au carillon ainsi qu'en fait foi un manuscrit découvert, il y a quelques années, par M. Van Werveke dans les archives d'une église gantoise.

La transformation des carillons eut pour conséquence une trans-formation du... personnel chargé de les manoeuvrer. Les quatre gardiens ordinaires des beffrois furent remplacés par des maîtres musiciens d'un talent souvent merveilleux. Ceux-ci, par le jeu des touches et des pédales, tirèrent des cloches énormes ou menues, une harmonie riche et souple. Au 17e siècle, un carillonneur d'Amsterdam, nommé Potthoff, était réputé pour son habileté et Saint-Omer vantait le talent d'improvisateur du sonneur Rodin dont les exploits musicaux ravissaient ses concitoyens. Les plus habiles carillonneurs joignaient généralement à cette fonction celle d'organiste.

Les carillons peuvent fonctionner mécaniquement au moyen de cylindres perforés qui leur permettent de jouer un certain nombre d'airs. C'est un avantage précieux pour les villes qui tiennent à entendre à heure fixe les refrains traditionnels. Cette mécanisation de l'instrument n'empêche d'ailleurs pas les carillonneurs de se servir à l'occasion du clavier et de donner des concerts qui attirent toujours un public enthousiaste.

La Flandre Française et même certaines villes de l'Artois possèdent des carillons qui ne sont pas sans mérite, bien qu'ils soient nettement distancés par ceux de Belgique et de Hollande.

Nous avons vu que Dunkerque affirme avoir eu, dès 1476, un carillonneur gagé aux frais de la ville. Son carillon comporte aujourd'hui quarante-quatre cloches. Il égrène les notes des airs populaires, notamment celui de Reuze Papa et celui de la Cantate à Jean-Bart. Cette dernière fut composée en 1845 par le directeur de la Musique Municipale, David Riefenstahl. Un avocat dunkerquois, Fontemoing, en écrivit les paroles

Jean Bart, salut ! Salut à ta mémoire 1
De tes exploits tu remplis l'Univers;
Ton seul aspect commandait la victoire
Et, sans rival, tu régnas sur les mers.
Jusqu'au tombeau, France, mère adorée,
Jaloux et fiers d'imiter sa valeur,
Nous défendrons ta bannière sacrée
Sur l'Océan qui fut son champ d'honneur.

La cité de Gavant veut rivaliser sur ce point avec la cité de Reuze. Le Beffroi de Douai, ayant été incendié en 1471, fut, dit-on, reconstruit presque aussitôt et l'on y plaça quatre cloches qui semblent avoir été destinées à former un carillon. On lit, en effet, dans un compte de la ville que le maître horloger municipal travailla en 1478 et 1479 à la confection des barres de fer qui mettaient en branle les marteaux. En 1549, le fondeur Nicolas Delcourt livrait aux échevins six cloches nouvelles. D'autres furent appelées à compléter le carillon en 1576, 1589 et 1658.
Après la victoire de Denain, en 1712, Douai tomba de nouveau au pouvoir des Français. A la suite de circonstances que nous ignorons les cloches du carillon furent confisquées. La municipalité dut les racheter l'année suivante pour le prix de cinq cent soixante trois florins quatorze peurs. Une autre somme de deux cent quatre-vingt-quatre florins trois patars fut payée à la même époque à François Dormal qui avait été chargé de fournir sept cloches nouvelles.
Le carillon douaisien ne cessa de s'accroître par la suite. A la fin du XIxe siècle, trente-neuf cloches étaient abritées dans le beffroi et contribuaient à essaimer sur la ville les notes des Puritains de Bellini, de Marie d'Hérold et de l'air de Gayant. Au carillon municipal faisait écho celui de l'église Saint-Pierre, formé de vingt-cinq cloches et, depuis 1888, celui du Collège des Anglais. Ce dernier était formé non de cloches, mais de tubes de longueurs différentes suspendus à une charpente de bois.

Dans 1'« Histoire de Lille», publiée en 1730 par Thiroux, on lit que presque tous les clochers des paroisses possédaient des carillons et que ceux-ci auraient permis de « donner bal à toute la ville en cas de besoin ». Les paroisses lilloises étaient alors au nombre de sept, mais leur histoire campanaire n'a guère laissé de traces.
Un carillon, construit en 1565, existait dans le beffroi de la Halle échevinale mais il fut transféré en 1601 à l'église Saint-Etienne, située à proximité de la Grand Place actuelle. Le grand clerc de la paroisse s'engagea à jouer régulièrement de l'instrument municipal moyennant un salaire annuel de cinq cents livres.
Ce carillon disparut avec l'église elle-même aux heures tragiques du siège de 17912. Le 29 septembre, lorsque la municipalité lilloise eut renvoyé le plénipotentiaire autrichien avec un altier refus de capituler, le feu de l'artillerie assiégeante écrasa Saint-Etienne qui fut incendié en même temps que les maisons voisines. Les cloches, fondues par les flammes, virent leur métal se mêler avec le plomb des gouttières. Les jours suivants, il fallut que la municipalité prit des mesures pour empêcher des pillards de s'emparer des masses de métal qui furent ensuite vendues à un prix très élevé.
Le vieil Hôpital Comtesse fut pourvu d'un carillon en 1663. Il faut croire qu'il ne donna pas satisfaction puisque de nouvelles cloches furent installées dans sa tourelle dès 1733. Un siècle plus tard, le clocher menaçait ruine. On dut en descendre les lourdes masses de bronze qui furent dispersées. Un autre carillon, placé dans le beffroi de l'église Sainte-Catherine, fut vendu au 14e siècle, le timbre de ses cloches étant devenu faux.

L'église Saint-Martin de Roubaix possède un carillon fort ancien. Dès l'année 1556, les comptes de la ville faisaient mention d'un salaire payé au clerc pour assurer les sonneries de carillon les jours de fête. En 1681, un carillonneur en titre était appointé par le Corps municipal.
Les cloches roubaisiennes étaient au nombre de trente-neuf lorsqu'on décida, en 1762, de moderniser le carillon. On envisagea alors la construction d'un tambour perforé de vingt-quatre mille trous et d'un clavier de cent branches. Le carillonneur était à cette époque un vieil artiste fidèle à ses cloches car, en 1777, les magistrats lui accordaient une pension viagère en raison de ses quarante-neuf années de service et « de son grand âge, misère et caducité». Trente-deux cloches furent refondues à Amiens en 1824 ; elles perdirent alors, dit-on, une partie de leur sonorité. Le carillon cessa de sonner mécaniquement sous le second Empire. La ville neuve ne pouvait plus s'accommoder des musiques qui avaient bercé le vieux bourg : des hôteliers s'étaient plaints de ce que la rumeur musicale importunait leurs clients...

Avesnes paraît n'avoir eu de carillon que depuis la fin du xVIIIe siècle. Ce fut la Révolution qui lui permit de recevoir le bel instrument qui faisait l'orgueil de l'abbaye de Liesse.

Par contre Cambrai possède au moins depuis le 16e siècle ses célèbres automates Martin et Martine et un excellent jeu de cloches.
Dès 1558, un tournaisien, l'horloger Thiery-Fiefvet recevait mission de réparer et d'augmenter le carillon cambraisien de façon à le rendre propre à jouer « chansons et duotz ». Au 18e siècle, le poste de carillonneur fut jalousement gardé par la même famille.
Le 29 juillet 1728, un certain Antoine Wilmeau exposait en effet au Magistrat que, depuis cinquante années, « il avait l'honneur de toucher le carillon de l'Hôtel de Ville ». Fort vieux désormais et devenu infirme, il demandait qu'on lui substituât, dans ses fonctions, son neveu Louis Berthe qu'il avait instruit lui-même et qui, en fait, s'acquittait déjà de cette tâche depuis douze ans. Cette requête fut agréée par l'autorité municipale.
Cambrai paraît avoir été, d'ailleurs, une ville d'élection pour les carillons et les carillonneurs. Lorsqu'au nom du Directoire du district un sieur Doize fit, le 5 novembre I79I, l'inventaire des clochers paroissiaux, il ne nota pas moins de six carillons sur cette liste officielle : le moins important, celui du Saint-Sépulcre, possédait neuf cloches et le plus riche, celui de Saint-Géry, trente-quatre. Rien ne demeura de cette opulence campanaire. Le carillon de Saint-Géry aurait pu cependant être sauvé si la municipalité avait donné suite au projet que lui présenta le 18 thermidor an III (5 août 1795) un sieur Ladin. Celui-ci proposait de restaurer gratuitement le carillon de l'Hôtel de Ville en le complétant au moyen des cloches de la ci-devant église Saint-Géry, qu'on venait de transporter à Douai pour la fonte. Cette offre était d'autant plus touchante que Ladin n'était autre que l'ancien carillonneur de la vieille église, mais les temps étaient trop pénibles pour qu'on pût s'intéresser à sauver ces pauvres épaves.

Toutes les villes flamandes rivalisaient ainsi dans l'amour des carillons. Mais les grands centres n'étaient pas les seuls à remplir leurs beffrois et leurs clochers de l'allegro des bronzes. Des bourgs de second ordre entendaient bien ne pas demeurer en arrière. Un sieur Pierre Envood, de Bruges, installait dès le milieu du 16e siècle le carillon de Bergues. Par contre, un fondeur de cette dernière ville, Marc la Serre, passait en 1585 une convention avec la muni-cipalité d'Hondschoote pour la fourniture de onze cloches.

Marc la Serre paraît avoir eu dans la région une certaine réputation, car ce fut à lui que Valentin de Pardieu, seigneur de la Motte, confia en 1586 le soin de fournir un carillon à la ville d'Esquelbecq dont il était comte. Né à Saint-Orner, Valentin de Pardieu avait fait campagne avec les armées de Charles-Quint. Il était gouverneur de Gravelines lorsqu'il songea à doter Esquelbecq de cet instrument. Les douze cloches qui composent celui-ci portent presque toutes la devise de Pardieu : « Vaincre ou mourir ». Mais plusieurs ne furent mises en place qu'assez longtemps après la mort du comte qui survint, en 1595, pendant le siège de Doullens.
Le carillon d'Esquelbecq joue depuis un temps immémorial une mélodie dont l'auteur est demeuré inconnu mais dont les paroles peuvent être ainsi traduites du flamand d'après Desrousseaux

« Adieu Esquelbecq... Adieu beau carillon... Je pars pour des contrées lointaines avec Monsieur le Baron et sa noble compagnie. Là nous vivrons, si heureux...
« Adieu Esquelbecq... Adieu beau carillon... Je pars pour des contrées lointaines avec Monsieur le Baron, avec ses commandants, ses soldats et ses sergents. »

Les habitants de langue française ont substitué à ces paroles de saveurr romantique un autre refrain, assez mal rimé du reste, qui semble l'écho d'un persiflage du xvüie siècle

« Dragon, pour boire,
On dit que vous avez renom
Mais pour combattre
On dit que non. Non...
On dit que vous avez été
Au combat sans avoir tiré
Ni coups de sabre, ni coups de pistolet. »

 


Propos naïfs, ritournelles quelque peu monotones ouvrent ainsi des ailes lourdes dans l'atmosphère grise des filandres. Assis devant leur clavier comme les ouvriers devant leurs métiers, les carillon-neurs, ainsi qu'on l'a dit fort pittoresquement, tissent leur musique dans la solitude de leur observatoire aérien. Les cloches, les belles et bonnes cloches qui ont chanté tant de fèces publiques et parti-culières, dominé tant de tumultes, bercé tant de naissances et d'ago-nies, obéissent avec sérénité à l'impulsion de celui qui excelle les faire vibrer. La rumeur métallique naît soudain au front beffroi, s'épand à travers les brèches des abat-sons, emplit les places, baigne les façades enluminées des demeures espagnoles, se glisse au fond &s logis bourgeois et des béguinages ouatés de prières.
Elle chante tour à tour l'allégresse de l'amour et celle de la liberté... Le carillon, c'est l'âme, la voix et la ferveur des Provinces du Nord.