En regardant passer les géants

 

Dans les Flandres il n'est pas de spectacle plus caractéristique que les promenades de Géants.

Ces Géants sont de hauts mannequins d'osier, généralement habillés en chevaliers du Moyen-âge, qui forment le « clou » des réjouissances populaires. Lydéric et Phinaert à Lille, Reuze à Dunkerque, Gayant et sa famille à Douai, sont certains d'entraîner derrière eux, chaque fois qu'ils sortent dans les rues de leurs bonnes villes, une foule jamais lassée de badauds.

Quelle est l'origine de cette coutume ? Nous serions fort tenté, quant à nous, d'en attribuer la paternité aux Espagnols qui occupèrent longtemps cette région. Le voyageur hollandais Aarsen de Somerdyck qui assista, en 1665, aux Autos sacramentales - sortes de mystères religieux - de Madrid atteste, en effet, la présence dans le cortège de « machines de géants, c'est-à-dire de certaines statues de carton portées par des hommes qui sont cachés sous des cotillons ». D'autre part, les promenades de Géants sont encore en faveur dans un autre pays qui subit longuement, lui aussi, la domination hispanique, la Sicile. Il y a identité complète entre les Giasanti de Mistretta, Grifone et Mata de Messine et leurs... confrères septentrionaux. Ajoutons que la joie qui éclate à leur passage sur les rives méditerranéennes est égale à celle qui salue Lydéric, Reuze et Gayant dans les villes du Nord.

Le cortège des Géants, à Lille, comporte les deux héros de la légende que nous contons d'autre part. Phinaert, peut-être parce qu'on l'a longtemps salué du titre de « forestier » qu'il ne porta sans doute jamais (*), est vêtu à la façon d'un chasseur plutôt qu'en homme d'armes. Il a la tête nue et porte le faucon au poing. Lydéric a l'allure plus martiale : coiffé d'un casque orné d'ailes de métal et couvert d'un bouclier, il tient à la main la hache franque dont il sut faire un usage si justicier. On dirait, à le voir, qu'il se rend encore au Pont de Phin pour tirer vengeance de son ennemi.
(*) Ce nom de «forestier» n'a d'ailleurs jamais signifié seigneur des forêts comme certains ont été tentés de le croire. Il vient du flamand « forts heer o, qui veut dire prince.

Lydéric et Phinaert ne sont pas les seuls triomphateurs des fêtes lilloises. Les géants partagent les honneurs du succès avec deux autres personnages de dimensions plus exiguës, mais qui soulèvent autant qu'eux-mêmes les acclamations populaires Jeanne Maillote et le Tambour-Major des Hurlus.
Jeanne Maillotte est une figure de femme du peuple, coiffée d'un bonnet à volants et armée d'une pique qu'elle croise contre un ennemi invisible. C'est un souvenir du temps où la Flandre était en proie aux querelles religieuses. De Tournai et d'ailleurs, des partisans huguenots venaient souvent jeter la panique aux environs de Lille. Le peuple, que surprenait la soudaineté de leurs attaques, leur avait donné le sobriquet caractéristique de Hurlus.

Le 22 juillet 1582, les Hurlus qui avaient subi un rude échec à Tournai tentèrent de prendre leur revanche à Lille. Un certain nombre d'entre eux, cherchant à pénétrer dans la ville, s'étaient répandus dans les cabarets du faubourg de Courtrai en dissimulant leurs armes. A l'heure des vêpres, profitant de ce que la plupart des bourgeois étaient à l'église, ils se rassemblèrent et s'efforcèrent d'enfoncer la porte. Un Lillois étant monté sur le rempart pour voir ce qui se passait fut étendu raide d'un coup d'arquebuse. Un effort encore et la ville allait tomber aux mains des huguenots. Attirés cependant par la rumeur insolite de l'attaque et par les cris des habitants, les confrères de Saint-Sébastien qui s'exerçaient dans leur jardin, sur l'emplacement actuel de la Place aux Bleuets, accouraient avec leurs arcs et leurs flèches. C'étaient là des armes de bien peu d'efficacité peut-être contre les arquebuses des Hurlus. Mais désormais ces derniers n'avaient plus l'avantage de la surprise. En l'absence des hommes, les femmes elles-mêmes réagissaient vigoureusement contre les assaillants. L'une d'elles, Jeanne Maillotte, s'étant emparée d'une hallebarde, fonçait sur l'ennemi à la tête des disciples de Saint-Sébastien, bourgeois pacifiques, mués soudain en guerriers. D'autres femmes, pendant ce temps, aveuglaient les Hurlus en leur jetant des cendres au visage. Bientôt ceux-ci prenaient la fuite, non sans mettre le feu aux maisons du faubourg. Les Hospices lillois ont longtemps gardé et gardent peut-être encore la hallebarde de l'héroïne. Mais le populaire, à qui ces sortes de réconciliations apparaissent toujours comme faciles, a depuis longtemps fait de Jeanne Maillotte la commère du Tambour-Major des Hurlus.
Ce fut en 1825 que ce dernier affronta pour la première fois avec succès l'épreuve de l'exhibition publique. Cette année-là, Lille avait préparé un grand cortège historique. On devait voir défiler dans les rues, en outre de Lydéric, de Phinaert et de Jeanne Maillotte, certains personnages notoires de l'ancienne Flandre, notamment Baudouin IV et Baudouin V, les comtesses Jeanne et Marguerite, Vauban et Boufflers. Un adjoint, M. Formizier de Beaupuy, conçut, à l'exposé du programme, une crainte bien légitime : celle que les habitants de Lille ne s'ennuient prodigieusement au défilé de ces gloires périmées. Il s'ouvrit de cette inquiétude à Horace Vernet, le célèbre peintre, lequel conçut alors une idée de génie.
La caricature n'avait pas alors abusé, comme elle l'a fait depuis, de ce procédé de déformation qui consiste à figurer une tête énorme sur le corps le plus grêle. Vernet, pour faire plaisir à M. Formizier de Beaupuy, griffonna rapidement sur un bout de papier un personnage de ce genre. L'adjoint fut enchanté de ce croquis au point qu'il ne fit qu'un bond chez le costumier. Quelques jours plus tard, le fantoche précédait à travers les rues une clique de tambours et, comme il tenait à la main une grosse canne, la foule d'un cri unanime le promut Tambour-Major des Hurlus.
Il n'y a rien de surprenant d'ailleurs à ce que Horace Vernet ait prêté son talent à cette bouffonnerie. Les maîtres de jadis n'avaient pas dédaigné de collaborer aux divertissements des foules.
L'Italie de la Renaissance avait tiré du talent de ses grands peintres une partie de l'éclat qui entourait ses fêtes, et Rubens lui-même, d'après la tradition, avait dessiné, un jour de belle humeur, le portrait de Gayant, le célèbre géant douaisien.

Douai est une ville sérieuse. Il est cependant un jour chaque année où Douai la tranquille devient Douai la folle c'est celui où son Géant - ou Gayant - quatre fois séculaire, promène dans les rues grises sa face de chevalier débonnaire.

Ainsi qu'il est arrivé pour Lydéric et Phinaert à Lille, pour Grifone et Mata à Messine, une légende trop ingénieuse pour n'être pas suspecte, s'est attachée assez tardivement au personnage de Gayant. Au commencement du 9e siècle, dit-on, Douai avait été occupé par des barbares, sans doute des Scandinaves. Un seigneur de Cantin, Jean Gélon, ayant rassemblé ses vassaux et les habitants des environs, aurait réussi à surprendre les envahisseurs pendant leur sommeil et à les massacrer. D'après cette version Gayant ne serait autre que Jean Gélon.

L'origine du traditionnel géant paraît cependant avoir été toute différente. Le 18 juin 1531, apparut pour la première fois dans le cortège de la fète de Douai un Gayant ou géant d'osier, imaginé et réalisé par la corporation des careyeurs (fabricants de chaises) et manneliers. Ce premier Gayant avait coûté dix-huit sols. Sa popularité fût immense dès le début et ne fit que croître avec les années.

Cent trente ans plus tard, les Douaisiens apitoyés sans doute par la solitude de ce héros célibataire, songèrent à lui faire contracter une union digne de lui. Le mariage dut avoir lieu en 1665. Depuis lors Madame Gayant, née Marie Cagenon, accompagne sagement son époux lorsqu'il veut bien faire admirer à ses concitoyens son torse où étincelle une armure de fantaisie.
L'union des deux géants a été égayée, dans la suite des temps, par la naissance de trois charmants enfants. L'aîné s'appelle Jacquot. Bien que son front n'atteigne guère qu'à la poitrine paternelle, il a déjà reçu les armes de chevalier. Sa soeur, Fillion, est une gaillarde de même taille. Quant à Bimbin, le cadet, il est habillé en bébé et coiffé d'un bourrelet. La malice de ses inventeurs l'a fait loucher en sorte que la foule l'a surnommé en son patois « tiot tourni ».

C'est au son de la grosse cloche de l'Hôtel de Ville et du carillon qui exécute l'air de Gayant que les géants commencent leur promenade. Tous les Douaisiens sont alors aux fenêtres ou dans la rue. Aucun d'entr'eux ne voudrait manquer de venir saluer d'une boutade les membres de cette famille d'une truculente fantaisie.

On raconte à ce sujet qu'en 1745 se produisit sous les murs de Tournai récemment conquis, un cas de désertion collective assez curieux. Une compagnie d'artillerie, commandée par un sieur de Bréande, avait contribué pour une large part à la prise de la citadelle. Le lendemain, presque tout l'effectif manquait à l'appel. Le capitaine fut d'abord surpris de cette soudaine disparition d'une troupe pourtant victorieuse, mais il se souvint à propos qu'on célébrait ce jour-là à Douai la fête de Gayant. Connaissant bien ses hommes, il se contenta de dire au sergent qui lui annonçait l'inquiétante nouvelle : « Sois tranquille... Les Enfants de Gayant reviendront dès qu'ils auront vu danser leur grand-père. »
De fait, quelques heures plus tard, toute la batterie était de nouveau au complet.

La fête de Gayant était autrefois célébrée le 16 juin. Après la prise de Douai par Louis XIV, survenue le 6 juillet 1667, la date en fut déplacée afin qu'elle pût coïncider avec le glorieux anniversaire. Le programme du défilé a souvent varié au cours des ans, mais il est à remarquer qu'à Douai comme à Lille les personnages principaux sont escortés de figurants secondaires. De même que Lydéric et Phinaert sont précédés de Jeanne Maillotte et du bien-heureux Tambour des Hurlus, la famille Gayant est flanquée de l'argentier, du paysan et du procureur de la Roue de Fortune. Auprès de celle-ci, le Sot des Canonniers, survivant des vieux temps où défilaient les quatre compagnies des canonniers, des arquebusiers, des archers et des arbalétriers, chevauche allégrement un cheval d'osier couvert de peau. Sorn sceptre est la marotte traditionnelle.

L'air de Gayant, qui salue joyeusement le départ du cortège traditionnel, fut composé, dit-on, en 1775, par un maître à danser du Régiment de Navarre nommé Lajoie. La foule en accueille avec une bruyante sympathie le refrain, ajouté en 1801 à l'air primitif et qui lui paraît d'autant plus savoureux qu'il est plus parfaitement dépourvu de signification précise

Turlututu, Gayant trompette...
Turlututu, Gayant pointu...

Dunkerque possède en la personne étincelante et roide du Reuze, un rival du Gayant douaisien. L'origine de cet autre héros des liesses populaires est d'ailleurs aussi obscure que celle de son confrère. Peut-être s'agit-il d'un Chevalier d'autrefois dont les prouesses sont tombées dans l'oubli : le nom flamand paraît l'indiquer. Peut-être aussi - et plus vraisemblablement - le géant dunkerquois est-il tout simplement le produit des imaginations ardentes du 16e siècle hispano-flamand.

A mesure que s'accroissait sa popularité, le Reuze tendait ainsi que Gayant à fonder, si nous osons dire, un foyer et une famille. A une époque imprécise, il épousa Dame Gentille qui ne tarda pas à partager avec son mari les acclamations populaires. Il faisait bon voir passer celle-ci à travers les rangs pressés de la foule dunkerquoise, si éprise de fêtes et si prompte à hurler sa joie. Cinq pages portaient la queue de la robe princière et huit violons escortaient la géante en jouant les airs les plus entraînants de leur répertoire. C'était le bon temps. Le Reuze, ainsi nanti d'une épouse, ne devait pas tarder à goûter les joies de la paternité. Un jour vint où il se présenta en public portant dans sa poche un gracieux enfant : Lambin. II fut dès lors sacré «Reuze Papa,) et sa renommée s'accrut des succès de sa progéniture.

Les bons Dunkerquois sont réputés pour aimer ces formidables batailles gastronomiques auxquelles nos ancêtres donnaient le nom expressif de galimafrées et dont gigots, volailles et flacons font toujours les frais. Nous nous garderons bien de critiquer cet enthousiasme stomacal qui explique la touchante affection dont le bambin Reuze était entouré par ses concitoyens. Emergeant de la poche paternelle, il avait en effet à peine le temps de crier «Papa » pour happer les gâteaux ou koukes que ses admirateurs lui lançaient sans arrêt et qu'il avalait sans les mâcher. L'appétit du gracieux enfant apparaissait comme le symbole même de l'appétit local.

Des deuils, hélas ! ont assombri l'âme du Reuze. Son coeur a dû saigner dans sa poitrine d'osier. A la suite d'accidents demeurés mystérieux, Gentille a disparu et avec elle Bambin Reuze qui avalait si bien les koukes. Le pauvre géant redevenu célibataire hante seul la tour Saint-Eloi où l'ennui doit sans doute venir fréquemment l'assaillir. S'il sort cependant dans sa bonne ville, les Dunkerquois lui font toujours l'accueil empressé de jadis et le saluent du refrain traditionnel :

Voilà la grosse cloche qui sonne...
Sonne, cloche, sonne,
Voici le Reuze qui sort... »

Mais qui donc, lorsque Lydéric et Phinaert, Gayant et sa famille et Reuze papa se fraient à grand peine un passage parmi la foule, songe encore à ceux qui, il y a des siècles, inventèrent les géants populaires ? Qui se souvient de l'amusante fantaisie des vieuxx hidalgos exilés au fond des Flandres ?