Le grand carillonneur

Jean-Jean le pêcheur vivait tout seul prês de l'Étang d'Harcelles. Il vendait aux auberges voisines les anguilles qu'il prenait en pêchant à la houppe. Il n'avait jamais songé à se marier. Quelle femme voudrait vivre avec un pêcheur ? Tôt levé, tard rentré, quelquefois bredouille, un pécheur n'est pas un bon parti pour une belle fermière de Flandre. Alors, plutôt que de se faire traiter de vieux garçon, Jean-Jean avait choisi de devenir un homme des marais avec son chien Fidèle.

Rentrant chez lui par un soir d'hiver, il trouva un homme assis devant le feu allumé. À en juger par son costume de soie rouge et ses bottes de cuir luisant, c'était un seigneur qui s'étail invité devant la cheminée.
- Bonsoir; Jean-Jean Allons, ne sois pas timide, assieds-toi, je t'en prie, dit le seigneur en désignant l'autre chaise du Logis.
Sans dire un mot, le pécheur obéit.
- Tu dois trouver le temps bien long ici, non, surtout l'hiver ? demanda le seigneur qui semblait avoir envie de faire la conversation.
- Non, ça va, articula Jean-Jean.
- Ne rêverais-tu pas d'une jolie maison, d'un carrosse, que sais-je encore, d'une femme peut-être ?
- Non, non messire, je n'ai besoin de rien, affirma Jean-Jean qui ne comprenait pas pourquoi ce curieux invité s'intéressait à lui.
- Tu te demandes pourquoi je m'intéresse à tes désirs demanda le seigneur qui savait donc aussi lire dans les pensées.
- Non, non, pas du tout, assura Jean-Jean en sortant une bouteille de genièvre de la distillerie de Houlle-par-Moulle.
Ils trinquaient ensemble lorsqu'ils entendirent les cloches de l'abbaye Saint-Bertin sonner l'angélus.
- Le vent va vers l'est, dit Jean-Jean en posant son verre. Son compagnon ne lui répondit pas. Le visage cramoisi, il s'étranglait en montrant du doigt le plafond.
- Que se passe-t-il, messire, le genièvre. ne passe pas
Pourtant, il est très bon, assura Jean-Jean.
Si ce seigneur venait à trépasser chez lui, ce ne serait que source d'ennuis, il en était bien sûr. Mais heureusement, la tout de l'étrange invité se calma au fur et à mesure que les cloches de l'angélus se faisaient plus douces. Il retrouva enfin son souffle lorsque le silence fut revenu.
- ah, ah, maudites cloches, dit le seigneur hors d'haleine.
L'angélus avait soudain donné une idée à Jean-Jean.
- Messire, si votre promesse tient toujours, je sais ce qui me rendrait heureux plus que tout.
- Je n'ai qu'une parole !
- Je voudrais devenir carillonneur.
- Qu'il en soit fait comme je le veux, répondit le seigneur.
Jean-Jean fut à l'instant transporté dans le beffroi de Bergues et donna aux habitants émerveillés le plus beau concert qu'il leur avait jamais été donné d'entendre. Il frappa ainsi sur les cloches pendant sept jours et sept nuits sans boire ni manger, transporté par une inspiration sans défaut.
Lorsqu'il descendit du beffroi, le seigneur l'attendait sur la place.
- Maintenant, Jean-Jean, il faut payer !
- Payer, messire, payer ? Je ne possède rien d'autre que mes appâts pour la pêche à la houppe ! Je ne crois pas que mes vers de terre puissent vous intéresser, dit Jean-Jean en souriant.
- Ne te moque pas, idiot, répondit le seigneur d'une voix tranchante. Même un gueux comme toi a une âme. A11ons, signe là, dit le diable en tendant un parchemin et tu resteras le plus grand carillonneur de tous les temps.
- Non et non, je ne signerai pas, répondit Jean-Jean d'un ton buté. Je sais jouer, j'en suis sûr.
- Comme tu voudras, dit le diable qui disparut à l'instant, laissant un tas de cendres brûlantes sur le sol.
Lorsque Jean-Jean remonta dans le beffroi aucune note ne vint plus sous ses marteaux, aucune musique ne sortit plus de la tour.
Les habitants de Bergues groupés autour du beffroi sifflèrent, tapèrent des mains, puis grondèrent de colère.
Désespéré, Jean-Jean songeait à se jeter du haut de la tour lorsque le diable apparut à nouveau, assis sur l'une des poutres de la charpente.
- Signe, mon petit, signe et tu sauras jouer.
En pleurant, Jean-Jean prit la plume noire que lui tendait le Vilain et l'enfonça dans son bras. Avec la goutte de sang qui perla sur sa peau, il signa d'une croix sur le parchemin qui se mit à ètinceler d'une lumière rougeâtre.
- Eh bien, vas-y, joue, dit le diable en riant. C'est ce que tu voulais, non'
Jean-Jean joua des jours et des nuits sans s'arrêter à tel point que les habitants de Bergues en eurent assez et lui demandèrent de cesser cette musique pendant quelque temps.
Il prit une chambre à l'auberge de l'Oie-Rousse, près du marchè aux Fromages. La Fille de la maison, nommée Catherine chantait souvent pour les clients en s'accompagnant à la viole. Elle devina bien vite quel secret cachait la tristesse de Jean-Jean.
- \/ous avez signé, n'est-ce pas ? Ne dites pas non, personne ne peut jouer comme vous l'avez fait sans un don surnaturel. Vous savez, j'ai beaucoup prié pour vous et la Sainte Vierge m'a donné une idée.
- Personne ne peut plus rien pour moi, personne, pas même la Sainte Vierge, soupira Jean-Jean.
Vous n'avez pas le droit de dire ça. La Sainte Vierge est plus forte que le Malin, c'est sûr. Écoulez-moi, Jean-Jean, après tout, il ne vous reste plus rien à perdre. Il faut que vous appreniez à jouer du carillon. Et lorsque vous saurez, vous ne jouerez que des cantiques. Ainsi le diable n'osera pas vous approcher.
Jean-Jean ne sut pas résister au sourire de Catherine et remonta dans son beffroi. Jour après jour, il travailla, apprenant les notes de musique et les cantiques que la jeune fille lui chantait, accompagnée de sa viole. À force de persévérance, le petit pêcheur devint un merveilleux musicien dont Les concerts étaient cèlèbres dans toute la région.
Lorsqu'il épousa Catherine, tous les habitants de Bergues vinrent faire la fête avec eux à l'auberge de l'Oie-Rousse. Le soir de la noce, le diable les attendait à la porte de leur maison.
- Mes compliments, Jean-Jean, tu as une bien jolie femme, un peu grande pour toi peut-être mais enfin, bien jolie ! Alors, comme ça, on s'est mis sous la protection de la mère de Dieu. Pas étonnant que tu nous casses les oreilles avec ces cantiques ridicules !
Ne l'écoutons pas, Jean-Jean, il ne nous veut que du mal, dit Catherine en ouvrant la porte d'entrée.
- Pas si vite, ma belle, pas si vite, dit le diable en lui prenant le bras. Si tu veux que ton mari reste carillonneur, il faut que tu signes toi aussi. Sinon, pffuitt, plus de musique.
- Vous ne pouvez pas, la Vierge Marie nous protège, cria Catherine.
- Balivernes, balivernes ! Elle vous protège quand il joue ses horribles Ave Maria. Mais la nuit, il ne joua pas, et quand il mange, quand il se promène dans la rue, que sais-je encore Pendant tout ce temps-là, il est à moi, à moi, répondit le diable en se frappant la poitrine. Mais il y a peut-être une solution, continue-t-il, soudain calme. Je veux bien changer l'âme de ta femme contre la tienne, Jean-Jean.
- J'ai mieux à te proposer, repondit le carillonneur. Je vais monter au beffroi et jouer sans que tu m'aides. Si mon art est aussi bon que celui que tu m'as donné, tu nous laisses tranquilles, Catherine et moi. Si je joue mal, tu prends nos deux âmes, c'est daccord ?
D'accord, dit le diable qui se transporta immédiatement au sommet du beffroi.
Lorsque Jean-Jean arriva essoufflé en haut de la tour, il vit que tous les filins des cloches étaient coupés et qu'elles étaient posées à terre.
- Qui a dit que tricher était interdit ? répondit 1e diable aux insultes de Jean-Jean. Et voilà, tu as perdu ! Que tu es donc mauvais joueur !
Catherine, qui avait suivi son mari, se mit à genoux et chanta l'Ave 'Waria de toutes ses forces.
Le diable nuit les mains sur ses oreilles en hurlant
- Arrêtez ce vacarme, c'est insupportable !
Catherine, au contraire, se mit à chanter de plus belle. Soudain les cloches se mirent toutes seules en mouvement et accompagnèrent la chanteuse qui n'avait pas peur du diable. La Vierge avait entendu son cantique et permis à Jean-Jean de gagner son pari.
Le diable, fou de rage, détruisit le parchemin et disparut de la région pendant quelques siècles.