LES FONDEURS DE CLOCHES DU BASSIGNY

     

Plus de cinq siècles de tradition familiale

Le Bassigny est un ancien "pagus" qui s'étend de la vallée de la Marne à celle de la Meuse, sur les confins champenois de la Lorraine. Shématiquement, il s'inscrit dans un triangle délimité à l'Ouest par Chaumont, à l'Est par Montigny-le-Roi qui d'ailleurs s'appelait avant la Révolution Montigny-en-Bassigny, et au Nord par Neufchâteau.
Les richesses naturelles de cette région en forêts, ainsi qu'en minerai de fer qui affleurait le sol, ont déterminé une tradition de fondeurs, principalement dans les villages situés dans la vallée de la Meuse, depuis sa source jusqu'à Neufchâteau.

A quelle époque remonte la spécialisation des "Bassignots" dans la fonte des cloches ? Il est impossible de répondre à cette question. Très vraisemblablement dès le Moyen Âge. En effet, les plus anciens documents d'archives retrouvés font apparaître au début du 15ème siècle une famille de fondeur de cloches de Bourg-Sainte-Marie près de Bourmont.
La réussite technique délicate de la fonte des cloches a été telle que les artisans du Bassigny ont été appelés dans toutes les provinces de France et même au-delà des frontières. C'est ainsi qu'ils devinrent des ambulants car avant l'avènement du chemin de fer, l'absence de moyens de transport nécessitait la fonte sur place.
Voici le témoignage de Savary des Brulons dans le Dictionnaire des commerces publié en 1723 : "Les Lorrains passent pour les meilleurs fondeurs de l'Europe, particulièrement pour les canons, les mortiers et les cloches, et ils sont ordinairement appelés dans les fonderies de France et des autres Etats. Les habitants des villages de Levescourt, d'Outremécourt et de Brévanne sont les plus en réputation pour cette fabrique."


Jules Marchal avait relevé les noms et prénoms des 348 fondeurs de cloches du Bassigny, noms accompagnés seulement d'une date et du lieu d'origine. C'était peu, mais mieux que rien.
Joseph Berthelé reproduisit le liste de Jules Marchal dans son ouvrage intitulé  Enquêtes campanaires et publié à Montpellier en 1903. Il en signale l'intérêt, mais en remarque le caractère sommaire et indique ce qu'il reste à faire pour compléter ces recherches.
C'est justement à quoi nous nous sommes attachés en procédant avec une méthode rigoureuse au dépouillement des archives vues par Marchal, ainsi que des registres paroissiaux des villages du Bassigny. Malgré les lacunes occasionnées par les destructions durant la guerre de Trente an, nous avons pu recenser plus de 800 fondeurs de cloches du Bassigny et établir pour chacun une notice biographique permettant de préciser les groupes familiaux avec les filiations qui couvrent souvent plusieurs générations. Un des exemples les plus frappants est celui de la famille Bollée, originaire de Breuvannes, dont l'activité s'étend du 18ème siècle à nos jours. La fonderie de Saint-Jean-de-Braye, installée dans un faubourg d'Orléans, est encore dirigée par un Bollée.
Grâce aux archives notariales, notamment aux inventaires des biens de succession, il est possible de reconstituer la vie de ces hommes qui sont à la fois des terriens et des artisans ambulants. Généralement propriétaires de leur maison, d'un peu de bétail, de quelques champs, parfois d''une vigne, ils comptaient parmi les plus aisés de leur village ; dès les beaux jours ils partaient "en campagne", laissant leur petit domaine aux soins de leur femme.
La technique de la fonte des cloches se transmettait le plus souvent de père en fils, l'apprentissage se faisant auprès du père ou de l'oncle. C'est en équipe familiale -deux ou trois au maximum- qu'ils partaient pour une durée plus ou moins longue, leur rayon d'action couvrant presque toutes les provinces de France, débordant les Alpes, s'étendant en Suisse, en Belgique, aux Pays-Bas au Luxembourg et dans la vallée du Rhin.
Qu'emportaient-ils avec eux ? Dans la besace figurent habituellement un compas et un pied de Roi, mesure géométrique contenant douze pouces de long. Cet outillage restreint prouve à quel degré de maîtrise ils étaient parvenus dans l'art si délicat de la fonte des cloches qui nécessite des connaissances précises en géométrie et une oreille très sûre, la beauté et la forme du décor allant de pair avec la justesse du son.

Dictionnaire des
fondeurs de cloches
du Bassigny

Henry Ronot

Editions FATON - Dijon
2001

Article de Henry Ronot
paru dans le
"Bulletin de l'association des conservateurs
des Antiquités et objets d'art de France
 n°4  septembre 1989 (page 13)

 

LA FONDERIE DE CLOCHES DE ROBECOURT
collection Itinéraires n°60 - 1994
Archives départementales des Vosges
Texte : Mireille-Bénédicte BOUVET
photographie : Joëlle LAURENÇON - Gérard COING

Le petit four
Coupe dressée par Ferdinand Farnier vers 1880 pour le projet de reconstruction


© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosges

Situé sur la frange Est d'un territoire que délimitent les cours de la Meuse et de l'Angers et qu'arrose le Mouzon, Robécourt constitue un des pôles les plus anciens mais aussi les plus excentrés d'une région où l'activité campanaire est solidement implantée dès le 16ème siècle. Sous l'administration barroise depuis le Moyen Âge, avec la tutelle du bailliage du Bassigny et de la prévôtée de Bourmont, la bourgade fut intégrée dans le département des Vosges à la Révolution.

Traditionnellement, l'activité locale se partageait entre l'explopitation agricole, la petite métallurgie de transormation et le commerce itinérant. A la jonction de ces deux derniers savoir-faire, les saintiers (fondeurs de cloches) ambulants devinrent rapidement une figure emblématique du Bassigny : leur présence est attestée dans une trentaine de communes de la Haute-Marne et des Vosges et leur activité s'étendit dans toute la France du Nord, de l'Est et en Auvergne.

La tradition ambulante se maintint dans ce milieu rural jusqu'à la fin du 19ème siècle. Pourtant, depuis près d'un siècle, s'était généralisé le principe d'une installation fixe et spécialisée à l'instar du modèle diffusé par l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert. La pratique sédentaire avait pour avantage de fournir des cloches d'une qualité bien supérieure. Elle nécessitait néanmoins la proximité de voies de communication aptes au transport des objets pondéreux. L'arrivée du chemin de fer en Lorraine sous le Second Empire accéléra et facilita la transformation d'un artisanat campanaire rural en une petite industrie urbaine. Au 19ème siècle, les villes de Nancy et de Metz étaient pourvues d'installations fixes de fonderie de cloches dûment surveillées au titre des établissements dangeureux et insalubres. De telles innovations sucitèrent la méfiance des saintiers traditionnels et l'angoisse de certaines populations enclines à voir dans les fonderies fixes des vecteurs d'incendie et de maladies dues aux fumées métallifères. Rares furent les fondeurs qui usèrent des techniques nouvelles dans un cadre traditionnel : les FARNIER à Mont-devant-Sassey dans la Meuse, les BARRET à Breuvannes en Haute-Marne, PERRIN-MARTIN à Robécourt ROSIER-MARTIN à Vrécourt, ROBERT-HARTMANN à Urville...
Toutes connurent une activité assez difficile en raison de leur éloignement des centres décisionnels et disparurent avant 1914, dès le moindre incident familial (choléra à Mont-devant-Sassey, problème de succession à Vrécourt...) ou quittèrent l'art campanaire pour la petite métallurgie de transformation comme à Martivelle ou à Breuvannes.

Seules survécurent, en Lorraine comme dans toute la France, les fonderies localisées en milieu urbain, à proximité de la clientèle et des voies ferrées : Annecy, Colmar, Metz, Nancy, Orléans... Elles connurent durant la reconstruction des années 50 un regain d'activité qui s'est tari vingt ans plus tard. Beaucoup ont cessé leurs activités après 1970.

La fonderie de Robécourt connut quant à elle une histoire atypique. Première installation fixe, quoique tardive dans le département des Vosges, elle survécut avec un brio certain jusqu'en 1940. La situation géographique alliant le savoir-faire traditionnel et l'apport du chemin de fer comme la personnalité de Ferdinand FARNIER, son second propriétaire, en constituent les éléments d'explication.

Première installation fixe à Robécourt :
Perrin-Martin 1847-1873

En 1846, s'installa à Robécourt un jeune jomme venu de Haute-Marne, Charles Perrin, originaire d'une famille de saintiers. Il épousa la fille d'un marchand itinérant, Apolline Martin, et fixa sa demeure dans le village de ses beaux-parents. Dès lors et selon l'habitude des saintiers, il ajouta le nom de sa femme au sien et se fit appeler Perrin-Martin.

Le 27 juillet 1847, il obtint l'autorisation d'établir une fonderie de cloches selon le modèle de celle qui existait à Nancy. Elle fonctionna malgré les plaintes des habitants qui craignaient l'incendie. La production Perrin-Martin n'est connue que par les catalogues publicitaires qui font état de 540 cloches fondues pour 274 clients des départements de l'Est de la France et plus rarement de Belgique, de Chypre, de Cochinchine et de Prusse.

En 1867, Perrin-Martin s'associe avec un jeune homme fondeur de cloches orginaire de Mont-devant-Sassey : Ferdinand Farnier, qui lui succéda en 1873.

1873-1940 : les Farnier

Né à Mont-devant-Sassey (Meuse) en 1849, formé au métier par son oncle Farnier-Bulteau, Ferdinand Farnier reprit activement l'entreprise de son patron et fit sa première coulée le 4 février 1874.

Très tôt il agrandit et modernisa l'entreprise. En 1876, il racheta à son concurrent Rosier-Martin la fonderie de Vrécourt "A l'accord parfait".
L'année suivante, il s'associa avec son jeune frère Arthur Farnier. La première décennie d'association fut marquée par un violent conflit avec la municipalité de Robécourt à propos de la hauteur des cheminées.

Ferdinand Farnier
© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosges

En 1893, Arthur Farnier quitta Robécourt pour s'installer à Dijon où il fonda une entreprise, d'abord concurrente puis complémentaire. Forte personnalité, membre de la Société d'archéologie française, Ferdinand Farnier sut allier des préoccupations de l'historien de l'art campanaire et d'innovateur. Il collecta une documentation imposante sur les traditions des fondeurs français, s'enquit des techniques suisses et examina avec attention la production de ses confrères et concurrents.

La maison Farnier changea plusieurs fois d'appellation "Grande fonderie de cloches de l'Est", "A l'accord parfait" (après le rachat en 1876 de Vrécourt), "Fonderie Jeanne-d'Arc" (après  la disparition de la fonderie Farnier-bulteau de Mont-devant-Sassey). En plus du maître fondeur, elle fonctionnait avec un nombre d'ouvriers allant de 1 à 12 selon la situation économique. Elle ferma pendant la première guerre mondiale. En 1919, Ferdinand, devenu aveugle, céda l'entreprise à son fils Georges.

La période de l'Après-Guerre connut une certaine euphorie due à l'abondance des commandes pour remplacer les cloches brisées ou fondues par les troupes allemandes. Mais ce marché conjoncturel n'engendra qu'une clientèle temporaire ; les difficultés s'accrurent à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Le 30 août 1940, la fonderie ferma définitivement ses portes et les cheminées furent arasées à la demande de l'administration allemande.

La clientèle est essentiellement religieuse mais comporte aussi des artisans, des architectes dont le mirecurtien (Mirecourt) Clasquin, des industriels (pour les cloches des usines textiles de la vallée de la Moselle), des sociétés d'éducation populaire (Thaon-les-Vosges) et les établissements du thermalisme local. L'abondance des commandes de la Première Reconstruction va de pair avec une restriction de l'aire géographique de la clientèle au Grand Est de la France : 74% des commandes de 1878 à 1936 concernent la Lorraine mais après 1919 la fonderie perdit 20 départements de sa clientèle traditionnelle et n'en gagna que 5 nouveaux. L'Ouest de la France a pratiquement toujours été absent : au coût prohibitif du transport s'ajoutait la concurrence efficace des ateliers normands.

La production destinée à l'étranger répond surtout aux demandes des missionnaires catholiques ou protestants en Afrique (Afrique occidentale française, Madagascar, Nigéria,) et en Asie (Tonkin).

Production : tentatives d'innovation et
de diversification

La fabrication des cloches elles-mêmes reprenait une longue tradition, en partie nourrie par la pratique familiale, en partie extraite de longues recherches documentaires. Farnier utilisa le système dit "à battant équilibré" ou "rétrolancé" grâce auquel la cloche devenait plus facile à sonner par suppression des ébranlements du beffroi. Elle pouvait aussi être installée dans des clochers plus étroits.
En 1908, Ferdinand Farnier déposa les modèles de nouvelles montures "Simplex" pour les cloches de 10 à 150 kg et "Progrès pour les cloches plus fortes, montées sur beffrois en acier. Ces systèmes permettaient d'installer des cloches plus importantes dans des espaces plus restreints. En 1937, 104 beffrois de ce type avaient été mis en place. Il suscitèrent l'embauche de forgerons (2 en 1911). Certaines de ces fabrications étaient destinées "aux pays chauds où le bois ne peut résister aux insectes". Elles avaient pour inconvénient d'accroître la charge portée par le clocher.

 


Vers 1919, Georges Farnier tenta de modifier la composition du bronze de coulée en y joignant une faible quantité d'aluminium ; malgré le résultat positif de l'expérience, il y renonça, tant il parut outrancier de dépasser la tradition.
A une date indéterminée, les Farnier ajoutèrent à la fabrication des cloches la fourniture d'horloges à mécanisme en bronze ou avec sonneries. Ils proposèrent à leurs clients des modèles variés : horloges monumentales pour les églises, les bâtiments publics (mairies, écoles), les communautés religieuses et les usines. La fabrication était sous-traitée mais le montage et les réparations étaient confiés à la maison Farnier. C'est ainsi qu'en 1936 un mécanicien travaillait à la fonderie.
Contrairement aux souhaits des maîtres fondeurs, cette diversification, en dispersant les pôles d'intérêts, a contribué à affaiblir une situation que la conjoncture économique des années 30 avait déjà rendu fragile.

Une production illustre

Des 7.826 cloches fondues à Robécourt, quelques pièces illustres ou méconnues méritent d'être citées :
- en 1877 : 3 cloches pour l'église Saint-François-Xavier de Paris
- en 1882 : 4 cloches pour la basilique Saint-Pierre-Fourier de Mattaincourt
- en 1887 : 1 cloche offerte par les frères Ferdinand et Arthur Farnier au pape Léon XIII à l'occasion de son jubilé sacerdotal. Elle fut présentée à l'Exposition Vaticane.
- en 1897 : 4 cloches de 3.440 kg ensemble pour la nouvelle basilique de Domrémy, auxquelles s'ajouta en 1926 une cinquième cloche offerte en souvenir des noces de diamant sacerdotales de Monseigneur Foucault, évêque de Saint-Dié. Elle eut pour marraines les filles du donateur Georges Farnier.
- en 1919 : 1 cloche pour l'église de Raon-l'Etape qui porte le nom des morts (235) pour la Patrie : "Cette cloche remplace celle détruite par les Allemands lors des combats de la ville les 24 et 26 août 1914. Honneur aux enfants de Raon-l'Etape, morts pour la patrie".
- en 1923 : 1 cloche à Doncourt-lès-Conflant (Meurthe-et-Moselle) : "
Je me nomme France. J'ai eu pour parrains et marraines les orphelins de la Grande Guerre de la Commune...".
-
en 1939 à Bailleul (Nord) : 4 cloches fondues à Robécourt à partir de deux pièces d'artillerie françaises enlevées à strasbourg en 1870 par les Allemands et restituées par eux en vertu du traité de Versailles.
- en 1936 : le gros bourdon de Gérardmer (1,96m de diamètre) prénommé Alphonse et bénit par Monseigneur Marmottin, évêque de Saint-Diè ; installé dans un beffroi métallique, il survécut à la destruction de l'église le 17 novembre 1944.

 

Ouvriers autour d'une
cloche achevée
© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosges

 

 

Le grand four et sa fosse reconstruits en 1873
© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosges

 

 

.Décor d'une ancienne cloche refondue : moulage en plâtre réalisé par Ferdinand Farnier
© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosges

 

 

Bénédiction d'une cloche pour la chapelle russe de Contrexéville en présence du pope et du directeur de l'établissement thermal
© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosge
s

 

 

Gabarits en bois pour la réalisation de moutons
© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosges

 

 

 

 

 

Mouton métallique orné
carte postale publicitaire
© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosges

 

 

Détail de la grue du grand four
photographie vers 1830
© J. Laurençon,
Arch. dép. Vosges