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Ecoles et collèges ruraux - Ces classes qui
se serrent les coudes « Cette année, ça
va être catastrophique ! » Lionel Paillardin, président
de l¹association École et territoire, regarde défiler
les courriels qui lui arrivent. En ce début d'année,
les messages viennent des quatre coins de l'Hexagone, imprégnés
de la même crainte : celle de la fermeture d'écoles
et de collèges ruraux. « Il est prévu 4 500
postes en moins pour l'année, alors on grappille, en ville
comme à la campagne. » Il n'existe plus de seuil
d'effectifs défini au plan national, seuil en deçà
duquel la fermeture est inéluctable. Chaque inspection
académique met en place ses propres critères. Tous
les ans, le ministère de l'Éducation nationale
répartit les postes d'enseignants par rectorat, puis les
recteurs transmettent aux inspecteurs le nombre de postes affectés
à leur département. La tendance est à la
diminution, il faut faire baisser les impôts. Cette année
en particulier, les mois de janvier et février avec la
nouvelle carte scolaire, sont synonymes d'inquiétude et
de mobilisation.
Les économies d'échelle comme ligne politique Pour École et territoire,
« la volonté de fermeture des petits services publics
ruraux est directement liée au fait que l¹État
cherche à freiner ses dépenses et qu'un des moyens
d'y parvenir est de fermer les petits services publics de proximité
(écoles, postes, gares, perceptions, hôpitaux) et
de les regrouper au sein de structures de plus grande taille
: il s'agit des économies d'échelle. Mais les gains
réalisés le sont à court terme et ce au
seul bénéfice de l'Éducation nationale.
Car les communes et les départements, eux, voient leurs
charges augmenter d'autant. L'administration ne tient pas non
plus compte des autres coûts induits, certes pas toujours
faciles à chiffrer : coûts liés aux transports
(danger, stress, fatigue, pollution), coûts qu'entraîne
la désertification des petits villages (perte de lien
social, dévitalisation, etc.) ». Étienne
Anquetil, président de la Fédération nationale
pour l'école rurale (FNER), prône la vigilance.
Selon lui, ce mouvement de fond qui vise à économiser
des postes menace particulièrement les classes uniques
et les écoles à deux classes. « La logique
des autorités administratives est, dit-il, très
technique et très chiffrée. Les attaques que subit
l'école rurale sont liées à des contraintes
budgétaires, en dépit des nombreuses études
qui montrent les atouts et les richesses des petites écoles.
» Malgré les inquiétudes que suscite l'avenir,
la FNER poursuit son action et cultive l'espoir. « Nous
essayons de trouver des solutions, d¹échanger et
de diffuser nos pratiques. » La Fédération
se veut un laboratoire, une boîte à idées
et les élus, les parents et les enseignants qui l'animent
y retrouvent du sens : on se focalise sur l'intérêt
de l'enfant.
Les enfants plus autonomes et mieux organisés Quant à la qualité des petites structures ­ une majorité en milieu rural ­, elle n¹est plus à démontrer. En 1990, Françoise uvrard, de la direction de l¹évaluation et de la prospective du ministère de l¹Éducation nationale, rend une étude qui conclut que « le niveau de connaissances des élèves des petits établissements scolaires est identique ­ voire supérieur ­ à celui de l¹ensemble des élèves en CE2 et en 6e » Or, c¹est le discours inverse qui a longtemps prévalu. Promouvoir le modèle urbain, avec un niveau par classe, pour son efficacité était le meilleur moyen de justifier les fermetures de petites écoles. Les conclusions de cette première étude officielle ont depuis été confirmées par de nombreux travaux. En 1996, l¹Institut de recherche sur l¹économie de l¹éducation (IREDU) publie une étude de Christine Leroy-Audouin et Alain Mingat sur l¹efficacité pédagogique des groupements d¹élèves dans l¹école primaire rurale en France. Elle souligne à quel point les enfants issus de cours multiples ou de classes uniques ont tendance à mieux progresser en 6e et à mieux s¹y intégrer. Ils ont en outre moins de risque de redoubler la 6e que les élèves qui ont fréquenté des classes à un seul niveau en primaire. Les enfants issus des bancs des classes à plusieurs cours sont en effet habitués à être plus autonomes, à travailler davantage seuls et à mieux s¹organiser. Des classes multiniveaux et des classes uniques ouvrent d¹ailleurs en ville. Philippe Lamy et Patrick Clerc, tous deux enseignants en région parisienne et partisans de ces classes multi-âges, s¹étonnent de voir fermer les petites écoles rurales : « Nous appliquons dans nos classes les méthodes éprouvées par des générations d¹instits en zone rurale et nous assistons à leur disparition progressive ! » Aujourd¹hui, les décisions de fermeture négligent la qualité de la pédagogie pratiquée dans les petites écoles et s¹appuient sur des choix budgétaires. Mais d¹autres recherches de l¹IREDU ont attiré l¹attention sur le transfert de charges qui accompagne la restructuration : la part des collectivités locales dans le financement de la dépense d¹éducation est passée de 15,6 % en 1974 à 22,4 % en 2000, tandis que diminuait en contrepartie celle de l'État (de 65,9 à 60,6 %). L'économie n¹est donc pas avérée pour tout le monde, d'autant que les collectivités supportent aussi le coût des services : cantines, garderies, activités périscolaires, transport.
Étrange concertation Ce qui frappe à la lecture des textes du ministère, c'est que l'administration semble promouvoir un modèle unique qui contraste avec la diversité du terrain. Et tous les arguments sont bons, dès lors qu'ils servent les restrictions budgétaires. Ainsi, le ministère a publié un texte sur la mise en réseau des écoles qui effraie les partisans des écoles rurales. Localement, des enseignants ont expérimenté des fonctionnements en réseau qui font leur preuve (rupture de l'isolement, échanges et travail en équipe) et l'administration veut les systématiser. D'aucuns y voient l'occasion de mettre en place des regroupements de groupements qui aboutiraient à nommer un directeur unique pour une trentaine de classes et, à terme, à la possibilité de fermer les petites unités qui ne seraient plus « rentables ». Or, rétorque Étienne Anquetil, « les réseaux qui fonctionnent bien sont ceux qui sont liés à une dynamique et à un projet ». Les décréter pour tous par un mot d'ordre ministériel semble illusoire et surtout vide de sens. Le risque de voir aboutir les mises en réseau-fermetures est d'autant plus grand là où parents et élus ne réagissent pas. Car, « quand il y a mobilisation, les autorités administratives font des efforts. On n'aime pas les vagues ». À Plougasnou (voir encadré), la lutte commence sans certitudes sur l¹issue de la mobilisation. À Ardes, dans le Puy-de-Dôme, la concertation voulue par les textes prend une tournure étonnante. « J¹ai appris le projet de fermeture du collège par médias interposés, regrette Bernard Veissière, maire de la commune et conseiller général. Pas un des élus concernés n'a été informé et associé à une réflexion en amont. Je trouve la démarche inacceptable. On prend les élus pour des demeurés. » De son côté, le chef de l¹établissement qui ne compte plus que cinquante-six élèves, n¹a pas eu plus d¹informations. « On est assommés », dit-on au collège. « Je pensais que dans ce pays, il y avait un certain savoir-vivre, fulmine Bernard Veissière. Je trouve que c¹est affligeant pour la démocratie. » Alors, élus, enseignants et parents se serrent les coudes pour monter un dossier technique complet. Les arguments sont aussi bien géographiques ­ les distances parcourues chaque jour par les élèves pour regagner le collège dans cette zone de montagne qui s¹échelonne de 600 à 1 200 mètres d¹altitude dépassent parfois les 20 kilomètres ­ que démographiques ­ depuis quelques années, de nouvelles familles tendent à venir s¹installer dans cette vallée. « Si on ferme l'établissement, on triche avec ces nouveaux venus qui comptent sur le collège », déplore l¹édile.
Sauver le collège Face au risque de fermeture de collèges, certains ont su développer des atouts qui ont eu un impact direct sur les effectifs. Ainsi, à Saint-Martin-Valmeroux, dans le Cantal, le projet pédagogique attire une majorité d'élèves venus de l'extérieur (voir encadré). À Marciac, dans le Gers, c'est aussi un projet fort qui a sauvé le collège et contribué à transformer toute la vie du village. En 1992, le collège ne comptait plus que 90 élèves. Jean-Louis Guilhaumon, le principal de l¹établissement, crée l'année suivante les ateliers d'initiation au jazz, avec le soutien de l'Éducation nationale. C¹est l'une des facettes du projet Jazz in Marciac. Aujourd'hui, le collège compte 195 élèves, dont la moitié vient de l'extérieur pour pratiquer cette option. « Nous n'arrivons pas à faire face à la demande car nous sommes limités par la taille de l'internat, explique Jean-Louis Guilhaumon. Il existe des perspectives pour les établissements ruraux, sous réserve de construire des projets innovants qui s'appuient sur l'environnement local et contribuent au développement des enfants. » À Tence, en Haute-Loire, c'est aussi un projet d'établissement fort qui a permis de développer les effectifs, cette fois en recrutant uniquement sur le périmètre officiel de l'établissement. Le collège public ne comptait plus que 87 élèves en 1980, ils sont aujourd'hui 185. Sur cette zone de plateau, les élèves appartiennent à des familles de catégories socioprofessionnelles plutôt défavorisées. Le projet d¹établissement est centré sur l¹ouverture vers l'extérieur, afin de pallier les manques. Cela se traduit par des visites, des sorties, des échanges avec des pays étrangers, un investissement sur les technologies de communication. L'établissement a également ouvert une section rugby, suite à la création d'un club et d'une école de rugby par des jeunes sur le plateau. Durant la pause de midi, grâce à un contrat éducatif local, les élèves peuvent à loisir pratiquer chant en chorale, échecs, calligraphie, théâtre-santé en partie avec les élèves de l¹école primaire voisine. Le dernier projet en date est l'accueil d'élèves handicapés dans l'établissement. Tous les mardis, sept jeunes handicapés fréquentent quelques cours du collège. « Cela rejoint le travail que nous faisons avec les élèves sur l'accueil de l'autre et la tolérance, explique Michel Levent, chef de l¹établissement. Les débuts sont encourageants et nous devrions accueillir une classe d¹enfants handicapés à temps complet à la rentrée de septembre. » Est-ce à dire que pour survivre le système éducatif en milieu rural doit faire toujours plus pour prouver son intérêt pédagogique et son impact sur le développement des territoires ? Les arguments économiques sont bien pauvres dans une société dont le développement repose en grande partie sur l'économie des savoirs et la richesse des hommes. La perspective d'une baisse des impôts (du moins, on l¹aura compris, de la part payée à l¹État, quand celle qui est prélevée par les collectivités locales augmente d'autant si ce n'est davantage) serait-elle plus enthousiasmante et porteuse de sens que la formation de citoyens éclairés, responsables, acteurs de leur destinée et solidaires ? (*) Les ATSEM (Agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles) sont rémunérés par les collectivités locales.
Difficile d'obtenir des chiffres
sur les écoles et collèges ruraux. La plupart des
statistiques produites et publiées par le ministère
de l'Éducation nationale sont globales et ne distinguent
pas rural et urbain. D'autre part, depuis 1999, de nombreux directeurs
d¹école sont en « grève administrative
» et les données sur le premier degré sont
très incomplètes. Tous les travaux menés sur le niveau en maths et en français des élèves issus des petites classes rurales montrent que les ruraux réussissent en moyenne aussi bien, voire mieux, que les enfants des villes, alors même que les classes rurales réunissent des enfants de milieux en moyenne plus populaires. En 2004, la France comptait 1 047 collèges ruraux publics ou privés sur un total de 6 770. Plus de 400 de ces établissements avaient moins de 200 élèves (dont 38 % dans le privé). Le transport scolaire dessert les
élèves domiciliés à plus de 3 km
de l¹établissement scolaire le plus proche. Il est
à la charge des conseils généraux, qui facturent
ou non une partie de ce coût aux familles.
Janvier 2005, le maire de Plougasnou et la directrice de l¹école de Kerénot reçoivent un courrier : dans le cadre du pré-projet de carte scolaire, les deux postes de l'école doivent être supprimés à la rentrée. Une décision qui vient s¹ajouter au projet de fermeture du collège de cette commune côtière du Finistère. La tempête couvait pour le
collège. Déjà en décembre 2003, plusieurs
communes du Finistère apprennent dans les colonnes de
Ouest-France que leur collège est menacé de fermeture.
Élus locaux et parents réagissent alors vivement.
À Commana, un comité de défense des collèges
ruraux est même constitué. Le conseil général
commande un audit pour établir une projection d'effectifs
sur tout le département.
Il fait bon aller à
l'école de Saint-Loup
Ouvertures, fermetures, ce que disent les textes Chaque année, les recteurs
d¹académie arrêtent les critères de
répartition des postes d¹enseignants et leur nombre
entre les départements de l¹académie. En fonction
des prévisions d¹effectifs pour l¹année
scolaire suivante, des taux d¹encadrement des élèves,
des contraintes liées à la ruralité et à
l¹existence ou non de projets éducatifs cohérents,
de l¹accueil d¹élèves handicapés
ou en difficulté, etc., des projections sont faites pour
la répartition des postes dans les écoles. Les
textes indiquent qu¹« une perspective pluriannuelle
sera bien entendu privilégiée, intégrant
l¹analyse rétrospective des rentrées scolaires
précédentes et une analyse prospective des années
scolaires suivantes ». Un schéma territorial annonce
clairement les objectifs visés et sert de base au débat
engagé tous les ans durant le premier trimestre au sein
des « instances de concertation », notamment le Conseil
départemental de l¹Éducation nationale (CDEN).
Ce dernier regroupe des représentants des élus,
des enseignants et des parents d¹élèves. Les
textes favorisent le dialogue entre l¹État et les
communes. « Les maires et les présidents d¹EPCI
sont, en toute hypothèse, tenus informés par les
inspecteurs d¹académie des conditions d¹accueil
des élèves à la rentrée scolaire
et des prévisions d¹effectifs établies par
les directeurs d¹école. Ils sont consultés
sur les projets d¹affectation et de retrait des postes.
» Depuis 1999, avant la fermeture d¹une classe, comme
de tout autre service public, une étude d¹impact
analysant les conséquences économiques et sociales
de la fermeture devait avoir été menée (décret
99-895, modifiant le décret Pour en savoir plus :
Il y a quatre ans, le couperet tombe
à Saint-Martin-Valmeroux, dans le Cantal. L¹inspecteur
annonce la fermeture du collège qui ne compte plus que
43 élèves. L¹établissement, doté
d¹un internat, a dans ses heures de gloire accueilli près
de 150 collégiens. La baisse démographique et les
nombreuses dérogations accordées pour des élèves
du secteur expliquent la chute des effectifs. Pour éviter
la fermeture, la commune réclame une étude d¹impact
et fournit un rapport étayé qui conduit à
une suspension du collège pour une année. «
Autant dire une fermeture déguisée ! », s¹exclame
Christian Fournier, maire de Saint-Martin. Une fois les familles
habituées à un autre système, comment imaginer
revenir en arrière un an plus tard ? Cependant, la commune
ne baisse pas les bras et conteste la décision de l¹inspecteur
devant le tribunal administratif de Clermont. Parallèlement,
un travail est engagé avec l¹équipe pédagogique
pour imaginer un collège alternatif, inspiré de
la pédagogie Freinet. À l¹époque, le
ministère de l¹Éducation appelle de ses v¦ux
l¹expérimentation de collèges pionniers. Saint-Martin
sera l¹un d¹eux et la réouverture est possible,
en tant qu¹antenne du collège de Mauriac. Car, même
si la commune a gagné devant le tribunal, le préfet
a prononcé la fermeture administrative de l¹établissement,
contre l¹avis du conseil général. Il n¹a
donc plus d¹autonomie juridique et la bataille fait toujours
rage devant les tribunaux. Mais voilà, il y aujourd¹hui
63 élèves au collège. Quarante d¹entre
eux viennent de l¹extérieur du département,
attirés par la pédagogie pratiquée. L¹internat
rénové par le conseil général affiche
complet, la commune a même dû proposer à 7
élèves de loger dans un gîte d¹étape
pour pallier le manque de places. Geneviève Vanhove a
déménagé du Nord pour permettre à
son fils de fréquenter le collège.
Contact : Collège pionnier de la Maronne,
Pour en savoir plus
A CONTACTER École et territoire est composée
de différentes associations départementales, d'élus
et de l'Association des élus de la montagne (Anem). La Fédération nationale
pour l¹école rurale (FNER) est composée d¹enseignants,
élus, parents et amis de l¹école rurale. Elle
compte des représentants dans une quarantaine de départements.
Elle est indépendante de tout mouvement politique, confessionnel
ou syndical. Elle cherche à promouvoir, à partir
d¹expériences existantes, une école rurale
ouverte sur l¹avenir, innovante et dynamique, tant sur le
plan de l¹acquisition des savoirs que sur celui de la formation
des individus et des groupes. Elle encourage les échanges
et la coopération et défend un service public de
qualité. Le collectif pour la défense
de l¹école de proximité regroupe parents,
praticiens de l¹école, chercheurs, élus, membres
d¹associations, d¹organismes, de syndicats et de partis
politiques de tous horizons et sensibilités. Au-delà
de la défense de l¹école de proximité,
il vise à promouvoir l¹information, le débat,
et l¹implication des parents/citoyens dans des projets d¹école
ouverts sur leur environnement. Il fournit des pistes face à
des menaces de fermeture d¹écoles ou de collèges
et conseille les parents et citoyens pour le montage d¹actions.
DATE : 01 Mars 2005 |
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