Opinion : Sacrifier le secteur public, c'est sacrifier l'écologie
14 janvier 2008
" Le marché est par nature étranger à toute considération écologique et il est illusoire et dangereux de compter sur une autorégulation ou sur une concordance automatique entre intérêts économiques et urgences écologiques. Notre histoire et la situation actuelles prouvent parfaitement cette incompatibilité. " Plaidoyer pour un service public du XXIème siècle.

Par "A Contre Courant", 12 janvier 2008
Le vote il y a quelques mois sur la libéralisation intégrale des services postaux a démontré une nouvelle fois la véritable impasse idéologique dans laquelle erre la social-démocratie européenne. Comme ce fut le cas dans la commission ad-hoc mi-juin 2007, les parlementaires socialistes ont massivement soutenu ce nouveau projet de libéralisation comme ils le firent ces dernières années pour les télécommunications, le transport ou l'énergie. La social-démocratie n'a pas lutté (quitte a être battue) face à cette nouvelle mise en pièce de ses fonctions d'acteur économique et social de l'Etat, au contraire elle y a contribué activement.


Pourtant, il existe nombre de raisons sociales, politiques ou même économiques de défendre les services publics. Le texte " Quelques bonnes raisons de ne pas liquider le secteur public " de François Schreuer en épingle un certain nombre allant de la péréquation tarifaire aux monopoles naturels stabilisateurs en passant par le rôle stratégique de secteurs clés comme l'énergie. Nous voudrions ici développer un autre argument qui pourrait dans les prochaines années devenir un levier majeur pour une reconquête par la sphère publique d'une série de secteurs économiques : l'écologie.
Les services publics constituent en effet un outil essentiel afin de promouvoir une politique écologique crédible, politique qui s'avèrera vitale (au sens premier du terme) dans les prochaines années. Tous les derniers rapports d'experts dont le récent rapport du GIEC montrent combien l'activité économique humaine, telle qu'elle s'organise aujourd'hui, met en danger la biosphère.

Le fait d'être sous contrôle de l'Etat ne constitue évidemment pas un gage en soi de rationalité écologique pour un secteur économique mais il ouvre la possibilité d'une gestion qui ne soit pas mue par une logique de profit à court terme liée au marché.
Actuellement, la privatisation de secteurs importants affaiblit la capacité de l'Etat à prendre des mesures efficaces pour limiter l'impact écologique de la société. Elle réduit l'Etat à inciter le citoyen à modifier individuellement ses comportements en matière d'écologie. Toutefois, même s'ils sont conséquents, ces efforts sont insuffisants et souvent largement contrebalancés par les conséquences destructrices de la logique purement commerciale des secteurs privatisés.
En Belgique par exemple, La Poste récemment privatisée construit ses nouveaux centres de tri le long des autoroutes et non plus le long des voies de chemin de fer augmentant d'autant plus les émissions de CO2 que les trajets en automobile s'en trouvent allongés. Est-il besoin de rappeler que ces émissions supplémentaires accroissent la pression écologique exercée par l'activité humaine sur le climat ? Peut-on reprocher à une entreprise privée condamnée à se soumettre aux lois du marché d'opter pour une localisation plus rationnelle vis-à-vis de ses coûts de production ?

Dans le secteur des transports, il en va de même : de multiples entreprises de courrier express sillonnent côte à côte nos routes afin de livrer leurs clients en un temps record, ce qui engendre la circulation d'un nombre démultiplié de véhicules et augmente encore nos émissions de CO2. Idem pour le transport de marchandises par avion qui croît sans cesse et qui est directement lié à la logique marchande du " just in time ". Comble de l'absurdité : ces produits bios qui arrivent par avion sur Bierset et dont l'impact écologique est bien supérieur aux équivalents " tout chimique " locaux.
Dans le secteur des télécommunications, les opérateurs téléphoniques multiplient les antennes relais, augmentant les pollutions électromagnétiques et leurs risques mal évalués.
Même certaines entreprises toujours publiques mais en voie de privatisation, comme la SNCB (SNCF Belge), adoptent d'ores et déjà une logique de profit aux conséquences écologiques clairement néfastes (fermeture des petites gares, priorité aux grandes lignes rentables,...).
Le marché est par nature étranger à toute considération écologique et il est illusoire (et dangereux) de compter sur une autorégulation ou sur une concordance automatique entre intérêts économiques et urgences écologiques. Notre histoire et la situation actuelles prouvent parfaitement cette incompatibilité.
Une lutte efficace en vue des défis écologiques qui nous attendent passe par :
-Le maintien, la mise en place ou le développement de services publics dans un grand nombre de secteurs essentiels comme le transport, l'énergie, l'eau, la poste, l'enseignement, les soins de santé. La gestion de ces services peut se faire soit viapar un monopole public, soit via des structures publiques décentralisées suivant sa nature mais avec dans chaque cas un rôle composé moteur et un contrôle démocratique de la part des bénéficiaires et des travailleurs du service en question assurerait la prise en compte des intérêts de la société civile dans sa globalité, sans que soit sacrifiés les conditions de travail, la qualité du service rendu, ni le respect de la qualité de vie de chacun.
- La prise de mesures efficaces de réorganisation structurelle (rationalisation des transports : incitation claire à l'emploi du vélo, délimitation de larges zones sans voiture personnelle, gratuité des transports en commun, interdiction de la publicité pour les voitures et les transports en avion, urbanisme écologiquement responsable,...).
La défaite actuelle repose sur un mythe, celui d'une naturelle efficacité du monde privé. S'il est vrai que certains services publics furent le théâtre d'abus, cet argument connait de nombreux contre-exemples (chemin de fer en Grande-Bretagne, électricité aux Etats-Unis,...). Il est bon toutefois d'en tenir compte. Pour avoir un soutien populaire fort, la démarche de " retour au public " que nous prônons doit s'accompagner d'un effort de décentralisation et dépolitisation (au sens partisan du terme) et de simplification de la gestion des outils publics afin de les rendre plus sobres et plus efficaces. En ce sens, impulser une bonne dose d'autogestion ne peut qu'être profitable.

Employés et usagers sont au fond les meilleurs ambassadeurs d'un service public du XXIème siècle.

Publication originale A Contre Courant

 

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