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                                                                               LA CONSCIENCE  (ed 2007)

 

 

L'usage du terme conscience

 

                Le terme conscience a de nombreux usages : il importe de les clarifier et de les hiérarchiser. Pour cela, on doit partir du sens psychologique du mot comme quand on parle de perdre et reprendre conscience, ou qu'on évoque un inconscient en psychanalyse. La conscience peut se définir alors comme l'intuition que le sujet a de ses propres états psychiques.

                Dans le langage courant on  utilise beaucoup le mot conscience dans le sens moral du terme : conscience professionnelle, bonne ou mauvaise conscience, consciencieux, examen de conscience. La conscience morale se définit comme le jugement pratique par lequel le sujet distingue le bien du mal et apprécie moralement ses actes et ceux d'autrui.. Dans le cas de la conscience morale c'est la raison qui est en fait la faculté de discerner le bien du mal, et si nous pouvons nous rendre compte que nous agissons bien ou mal, c'est parce que nous avons d'abord cette conscience psychologique, cette aperception plus ou moins claire de nos états et de nos actes.

                Examinons donc la première définition puisqu'elle commande la seconde : les "états psychiques" désignent toutes les formes de l'activité psychologique : percevoir, se souvenir, éprouver un sentiment, un besoin, un plaisir ou une douleur, réagir, avoir une représentation quelconque. Le mot "intuition" ici désigne une présence du sujet à lui-même, et c'est surtout cela qui constitue la conscience.

                Les animaux éprouvent des états psychiques. Mais ils ne donnent  pas la preuve qu'ils ont une conscience comme l'homme, c'est-à-dire cette présence à eux-mêmes qui leur permet de se rendre compte de ce qu'ils vivent, cette conscience de leur "moi". La conscience dans ce sens va donc caractériser l'homme. Mais si j'utilise le mot pour désigner une simple capacité de percevoir le monde, je peux supposer que l'animal est en capable. Ce dernier usage prêtant à confusion, il est à éviter. L'étude de cette notion est une invitation à analyser comment fonctionne l'esprit humain.

                Réfléchir cette notion c'est étudier ce que nous sommes comme esprit, subjectivité, personnalité. La conscience étant essentielle à la notion d'esprit, on peut aussi réfléchir le rapport de la pensée et du corps, se demander si l'esprit attesté par le fait de la conscience est une réalité substantielle pouvant exister sans le corps, sans cet organe matériel qu'est le cerveau (l'âme opposée au corps).

 

I.  DESCRIPTION ET ANALYSE

 

Le fait de la conscience

 

Le "courant de conscience" ou "flux" et la permanence de la conscience

                On désigne par là le fait que des états psychiques s'écoulent en nous de façon constante et ininterrompue. Il n'y a jamais de coupure dans ce flux d'états psychiques : les impressions surviennent et se succèdent en se mêlant les unes aux autres. Nos impressions, nos sentiments sont fluctuants à chaque instant et ne restent jamais immobiles, de sorte que nous ne repassons jamais deux fois dans notre existence par le même état de conscience. Nous pouvons avoir superficiellement l'impression de ressentir la même chose : cela est dû au fait que nous utilisons les mêmes mots pour en parler. Mais une observation attentive de notre vie intérieure nous ferait percevoir les nuances de nos sentiments, les couleurs particulières apportées par l'environnement des autres impressions qui nous frappent à ce moment là, impressions perçues confusément du monde qui nous entoure comme de notre propre corps. Vie, changement, devenir (comme disent les anciens), vont de pair.

                A chaque instant, quelque soit le cours de nos pensées, nous nous rendons compte de ce que nous faisons ou pensons. C'est à cause de cette conscience spontanée que nous pouvons revenir sur ce que nous avons vécu et le rendre présent par le langage. Nous pouvons facilement décrire les impressions que nous venons de vivre quelques instants ou quelques minutes auparavant : c'est qu'à ces moments-là nous étions conscients.

 

Conscience spontanée et conscience réfléchie

                On peut donc distinguer une conscience spontanée et une conscience réfléchie. La conscience spontanée est l'impression première, éprouvée par le sujet, de ses états psychiques. Cette conscience accompagne tout état du sujet. La conscience réfléchie est le retour du sujet sur cette première impression, retour par lequel il se distingue de ses états psychiques. Il y a conscience réfléchie par exemple lorsque je reviens sur les sentiments que j'ai éprouvés dans telle situation pour m'en souvenir, les analyser, les juger. Dans la conscience réfléchie, je me pose explicitement comme observateur de mes états psychiques. Mais à ce moment-là, la conscience réfléchie ne remplace pas la conscience spontanée : je me rends compte que je suis entrain d'analyser et de juger mes états psychiques, et c'est là la conscience spontanée qui continue d'accompagner toute ma vie psychique, même quand l'état psychique en question est un état dit de "conscience réfléchie" : je suis constamment présent à moi-même, en train de me rendre compte de moi, de mes pensées.

 

 

 

Le sujet et l'objet, présence à soi et subjectivité

                La conscience est toujours "conscience de quelque chose. La conscience est toujours nécessairement tournée vers un objet de conscience (cette structure de la conscience qui fait que l'objet est indissociable du sujet est appelée intentionnalité). Le sujet peut être tourné vers un objet présent aux organes des sens : c'est une perception. Ou bien l'objet est présent comme appartenant à un passé vécu : c'est un souvenir. Ou bien posé comme un irréel présent : c'est une imagination. Ou bien c'est une idée, une notion mathématique par exemple : c'est une intellection. Ou bien l'objet de conscience sera un état psychique vécu par le sujet lui-même : c'est une introspection, ce terme désignant l'acte de regarder "à l'intérieur de soi-même". Dans tous les cas, il faut un objet de conscience. Et cet objet est présent pour un Sujet qui est le sujet pensant lui-même, le sujet conscient, celui qui dit "je" quand on dit : "je me regarde".

[à creuser : cours sur la phénoménologie].

                En même temps que la conscience, comme une sorte de regard, se porte vers l'objet, le sujet reste présent à lui-même. C'est cette présence à soi qui rend possible le souvenir. Dans la conscience réfléchie - dans l'introspection - il va y avoir une sorte de dédoublement entre ce "je", le sujet conscient, et l'objet de conscience qu'on peut appeler ici le "moi". D'un côté l'objet observé, de l'autre l'observateur qui reste présent à lui-même, qui se rend compte de ce qu'il est en train de faire. Ainsi, même quand le sujet revient sur lui-même pour s'observer, on retrouve cette structure fondamentale, la dualité sujet-objet. Et dans cette structure, la propriété du sujet c'est de se poser comme sujet existant, d'exister pour lui-même quel que soit son objet : il est "pour-soi".

                 Quand nous sommes en train d'examiner le fonctionnement de la conscience réfléchie, comme nous faisons ici, (on appelle  conscience réflexive cette prise de conscience des opérations de la pensée en tant que telle), nous le pouvons parce que nous sommes observateurs présents à nous-mêmes au moment même où nous essayons de nous observer : ce moi que nous observons est un objet pour notre conscience, il est visé par  un sujet. Le pur sujet ne peut donc pas se saisir lui-même comme objet : il existe comme sujet, c'est tout. C'est cela exister au sens fort du terme : surgir dans l'existence (l'ek-sistence), être une subjectivité.

                A chaque instant le courant de conscience nous entraîne vers de nouvelles impressions, et nous changeons imperceptiblement. Mais à travers tous les changements de la vie, nous avons conscience de rester la même personne. La continuité de notre être est ce que nous appelons ici notre identité personnelle : nous sommes identiques au sens où c'est le même sujet qui se pose, qui existe, à travers les déterminations changeantes de son moi, de sa personnalité.

[à creuser : identité personnelle et responsabilité chez Levinas, et le paralogisme de la substantialité du moi avec Kant et William James].

Problème : d'où vient cette conscience d'être moi, d'avoir une identité personnelle ?

 

Prise de conscience et négativité

                Lorsqu'on parle d'une prise de conscience, on désigne l'acte du sujet qui se pose explicitement face à un objet, en prenant une certaine distance vis à vis de cet objet, de sorte qu'il a la possibilité de l'observer et de l'évaluer. L'évaluation elle-même peut  mettre en jeu explicitement notre raison quand il s'agit de juger du bien ou du mal, mais elle peut aussi être une prise de conscience d'un sentiment, d'une sensation. La prise de recul du sujet rend possible la critique et le projet. Elle peut porter sur les situations qui existent autour de nous : prendre conscience par exemple de la misère qui existe à notre porte. Ou porter sur nos propres comportements.

                La prise de conscience est une capacité de dire non à ce qui existe, d'envisager d'autres possibles. La conscience ici se montre négativité, capacité de dépassement, de remise en question. La conscience nous permet d'aller au delà de ce qui est, de ne pas nous contenter du donné. Par la prise de conscience nous faisons changer le monde, et nous sommes aussi acteurs de notre propre évolution personnelle.

                Cette négativité fonde notre liberté. La liberté n'a de sens que dans la mesure où s'offrent à nous des possibilités  de changer l'état des choses. Comme sujet nous nous posons avec un recul par rapport à ce qui est, à notre situation dans le monde ; ce recul est fondé dans la capacité que nous avons d'être observateurs de nous-mêmes.

Problème : cette prise de recul ne donne-t-elle pas au sujet l'illusion qu'il ne dépend de rien ?

 

Conscience et temporalité

                La conscience et le temps sont intimement liés. Bergson disait "la conscience est mémoire", au sens où il est essentiel au sujet, pour être conscient de lui-même, de garder le souvenir de ce qu'il a vécu dans le passé, ne serait-ce qu'un passé récent, immédiat : que serait le sujet qui à chaque instant perdrait tout souvenir d'exister ?

                Le temps lui-même, de toutes façon n'existe que par la conscience : le passé n'existe nulle part ailleurs que dans la conscience sous forme de souvenir, et l'avenir comme projet et attente. Supprimer toute conscience serait faire du temps un non-sens.

                Etre un sujet, c'est se poser en prenant conscience de soi, du monde. Cela suppose qu'on se décale par rapport à ce qui existe, qu'on prenne un recul et qu'on passe vers d'autres possibles. Pour le faire il faut dépasser l'état des choses qui existe, opérer un passage vers autre chose que ce qui est : ce passage est essentiellement le passage du temps lui-même. La temporalité, vue sous cet angle, est une dimension de la subjectivité elle-même, et on concevrait mal une conscience qui n'existerait pas dans le temps.

 

 

 

Conscience et langage

                La conscience fonde la possibilité d'utiliser des symboles, des signes. Ils représentent quelque chose qui est absent. On suppose donc une capacité de se rendre présent à ce qui n'est pas là, à une autre possibilité de l'état des choses. Lorsque l'on est devant un symbole ou un signe, il faut l'interpréter, comprendre que cette chose matérielle ne doit pas nous arrêter à elle-même, elle doit être dépassée. Pour ne pas être enfermé dans l'état des choses qui est donné, il faut une prise de recul qui est la même que celle que nous avons vis-à-vis vis de nous-mêmes.

                Réciproquement, pour être possible, une prise de conscience nécessite le langage par lequel le sujet rend présents à sa pensée les possibles qu'il peut envisager. Souvent nos découvertes, nos prises de conscience sont liées à des formulations nouvelles. Penser c'est se dire quelque chose, et se poser comme sujet suppose qu'on soit au moins capable de se désigner soi-même, de dire "je", de dire son nom. (Pb de l'enfant sauvage).

 

 

L'animal et les preuves de la conscience

 

                Y a-t-il une différence entre l'homme et l'animal ? Même ceux qui n'arrivent pas à  penser clairement cette différence ou qui disent en douter se comportent en fait différemment avec les uns et les autres. On marque cette différence en disant traditionnellement que l'animal n'a pas de conscience. Mais certains vont réagir : "après tout, qu'est-ce qu'on en sait ? On n'a pas de preuve car on ne peut pas entrer dans l'esprit de l'animal" : "N'est-ce pas l'impossibilité de communiquer qui nous ferait croire cela, alors que le comportement de l'animal par bien des côtés a des ressemblances avec le nôtre ?"

                Les défenseurs de cette opinion ont une façon de procéder dans leur raisonnement qui doit être remarquée : ils affirment l'impossibilité de prouver le contraire parce qu'une conscience ne se voit pas, et s'appuient là-dessus pour réclamer le droit de penser que l'animal a une conscience, jusqu'à preuve du contraire. C'est là une méthode qui ne peut être valable, au  sens scientifique comme au sens... judiciaire !  Et comme il s'agit de faits psychologiques, la réponse doit s'appuyer sur des observations et des expériences rigoureuses.

                Certes, nous n'avons pas la possibilité d'entrer directement dans l'intériorité de l'individu, pas plus pour l'animal que pour nos semblables. Pour en juger, dans l'un et l'autre cas, nous avons affaire à des comportements, des manifestations d'une vie psychique, et c'est à partir de là que nous devons examiner si cette vie psychique est consciente ou non.

                Et il est bien sûr entendu que sous le nom de conscience nous entendons cette structure de présence à soi, que nous avons décrite plus haut. Attention donc aux malentendus qui ne sont que des problèmes de mots.

 

Précautions épistémologiques

                 Trois considérations quand il s'agit de l'animal :

                1 - Le terme est général, il recouvre de nombreuses espèces qui sont capables de performances très inégales au point de vue de l'intelligence. Il faudra argumenter avec prudence, car on doit prendre les exemples de façon complète afin d'éviter les malentendus.

                2 - Lorsqu'on étudie les capacités de l'animal, il faut éviter de confondre celles-ci avec les capacités du dresseur : la performance de l'animal de cirque, ou de l'animal domestique est plutôt celle de l'homme. L'observation de l'animal dans son milieu naturel est sans doute plus objective et instructive sur ses capacités propres. Toutefois il peut être intéressant de mesurer jusqu'où l'animal peut être conduit par le dressage, de voir quelles limites on rencontre.

                3 - Il faut respecter les principes de la science, en particulier le principe de Morgan : c'est une règle formulée par Morgan en 1894 pour la psychologie animale et comparée, en vertu de laquelle on ne doit jamais interpréter une action, notamment les réactions d'un animal, par une faculté psychique supérieure, lorsqu'elle peut être interprétée comme résultant de l'exercice d'une faculté située à un niveau moins élevé dans l'échelle psychologique. Par exemple expliquer par un raisonnement un comportement animal qui peut être expliqué par le recours aux lois de l'association, aux réflexes conditionnés, au processus des essais et des erreurs, etc. Ceci équivaut au principe d'économie de l'explication scientifique. Le rappel de ce principe est rendu nécessaire par le fait que nous comparons extérieurement les comportements de l'animal et de l'homme, et que nous pouvons trop facilement être tentés de prêter à l'animal des états intérieurs qui n'existent pas. Nous projetons alors sur l'animal des processus psychologiques qui sont les nôtres.

 

L'instinct

                Le biologiste définit l'instinct comme un ensemble de schémas de comportements innés propres à une espèce (voir les travaux de Konrad LORENZ, en particulier "Essais sur le comportement animal et humain"). Ces schémas innés sont constitués de réflexes : réactions automatiques du système nerveux à une stimulation. Le réflexe existe aussi chez l'homme, mais chez lui il régule le fonctionnement du corps, sans produire de véritables comportements. C'est pourquoi dans ce sens précis on ne peut pas dire que l'homme ait de l'instinct. Dans un sens très affaibli on utilise le mot instinct pour désigner une réaction qui semble spontanée et automatique : mais on n'observe jamais chez tous les individus humains, les mêmes automatismes de comportement innés. Chez l'animal les réflexes sont organisés de façon à produire des activités préformées qui se manifestent en réponse à certaines excitations du milieu. "L'abeille fait sa ruche comme l'homme digère", dit le biologiste Jacques RUFFIE. Un comportement peut être suffisamment complexe pour nécessiter le déclenchement d'une série de réflexes successifs : si un stimulus manque dans l'environnement de l'animal, le comportement ne pourra se déclencher, ou aller à son terme : le héron en captivité accumule les branches, mais ne semble plus savoir quoi en faire. La modification de l'environnement peut perturber l'instinct et provoquer la disparition de l'espèce.

                Le réflexe peut être une explication suffisante alors que nous avons tendance à  prêter nos états psychiques à l'animal : le papillon est-il amoureux ou est-il stimulé par l'odeur de la femelle ? Le rouge-gorge défend-il un territoire ? La guêpe chasseuse d'abeilles sait-elle ce qu'elle cherche ?

                Le mécanisme de l'instinct peut être complexe, et comporter des éléments qui ne sont pas innés : ainsi la sensibilisation au stimulus que LORENZ a observée chez le petit de l'oie cendrée, dont le réflexe de poursuite se fixe sur le premier être vivant avec lequel il est en contact en sortant de l'oeuf. En remarquant d'ailleurs que les différents réflexes peuvent se fixer sur des êtres différents, LORENZ conclut à la dissociation des schémas de comportement : l'oison ne reconnaît pas sa mère comme un individu auquel il s'attache et qui pourvoit à ses différents besoins. L'oie déclenche simplement chez lui les différents réflexes, si ceux-ci se sont fixés sur elle comme unique stimulus. Et chez certains oisillons dans leur nid, le leurre en carton déclenche l'ouverture du bec. Voir d'autres exemples : le chien reconnaît-il le maître ou l'odeur ?

                Le dresseur utilise les réflexes de l'animal. Il substitue au stimulus naturel un stimulus artificiel. Il y a d'abord association puis substitution du stimulus artificiel au stimulus naturel (la nourriture et la lumière, la nourriture et un certain trajet... Voir les travaux de Pavlov).). Le comportement obtenu chez l'animal sera un détournement d'un comportement naturel automatique. C'est ce caractère automatique qui permet au numéro de cirque de se dérouler jour après jour sans bavure : l'animal fonctionne sans se poser de questions, il réagit selon un réflexe conditionné.

 

Le langage animal              

                Le langage de l'animal est de nature différente de celui de l'homme. Il est constitué de signaux et non de signes représentatifs : le signal est un simple déclencheur de comportement, il est poussé par l'animal de façon réflexe, et il provoque un comportement chez les congénères. Le cri ne peut être confondu avec les signes dont dispose l'homme : l'homme forme un discours qui se décompose en monèmes et phonèmes (les mots et les sons). L'agencement des signes lui permet une possibilité infinie de messages. Chez l'animal, les sons produits ne sont pas décomposables, analysables en parties qui auraient un sens : ce sont des cris. Au mieux ce sont des cris  modulés, qu'on peut reconnaître avec leur fonction : alarme au sol, alarme "aérienne" pour les poules comme pour les singes... L'animal n'a en tout cas qu'un très petit nombre de cris différents, et on ne peut même pas dire qu'il en dispose car ces cris sont provoqués chez lui par des déclencheurs, comme des réflexes, qu'il s'agisse de stimulations du monde extérieur ou de son propre corps.

                Le langage des abeilles a pu sembler différent car il y a une information qui passe d'un individu à l'autre, concernant la localisation d'un site à pollen. Mais l'analyse des éléments de ce langage par VON FRISCH a montré que le schéma stimulus/réflexe suffit à l'expliquer.

 

L'intelligence de l'animal

                A côté des comportements instinctifs purement automatiques, on peut observer des comportements dits intelligents. La "méthode instinctive" consiste à faire des essais au hasard jusqu'à ce qu'on aboutisse. Ainsi l'animal inintelligent qui n'a qu'un petit nombre de réponses innées ou habituelles à sa disposition pour faire face à la situation qui l'embarrasse, les essaie en vain tant que durent son impulsion et ses forces, à moins que tout à coup, les conditions deviennent brusquement favorables, du fait de ses propres essais ou des variations fortuites du milieu.

                L'animal intelligent, au contraire, après avoir essayé quelques unes de ses réponses ordinaires, modifie spontanément sa conduite en tenant compte de la situation particulière dans laquelle il se trouve : il invente une conduite nouvelle pour une situation nouvelle. Pour qu'on puisse vraiment parler d'intelligence, il faudra cependant vérifier si certains critères sont réalisés : une compréhension de relation entre des éléments donnés, le fait de tenir compte des erreurs passées, une généralisation de la solution (décrocher la banane avec le fil de fer ou la planche si on a caché le bâton).

                Il ne faut pas se méprendre sur le mot intelligence : il ne s'agit pas de prêter à l'animal une intelligence conceptuelle et logique, une capacité d'adapter des notions abstraites à des faits, qu'on ne peut observer que chez l'homme, car celle-ci est liée au langage des signes représentatifs. Il s'agit plutôt d'une intelligence sensori-motrice ou intelligence pratique qui adapte les mouvements et les actions aux formes des objets et aux événements extérieurs.

 

Les tests et les performances

                La psychologie expérimentale est nécessaire pour discerner ce qui est pur automatisme de ce qui est intelligence de l'animal (on exclut évidemment les performances obtenues après dressage ou apprentissage). On définit des catégories de tests de plus en plus difficiles :

                - test du détour : l'animal fait un détour pour rejoindre la nourriture. Chiens et chats sont capables du détour de locomotion mais pas du détour de préhension (tirer sur la ficelle pour attirer à soi la nourriture) alors que le singe en est capable.

                - test d'éloignement des obstacles : les écarter pour accéder à la nourriture.

                - test d'utilisation d'instrument : bâtons pour attirer la nourriture ou la faire tomber dans la cage. Ce test permet déjà de différencier les singes inférieurs et supérieurs (gorilles, chimpanzés). Le test de la ficelle diagonale permet aussi de faire cette différence, suivant que la nourriture est directement attachée ou non à la ficelle qui est à la portée du singe.

                - test de préparation d'instrument : empiler des caisses pour monter, vider une caisse pour la porter sous l'appât, enfiler des bambous pour faire un bâton plus long. Ce genre de test n'a été réussi que par quelques chimpanzés exceptionnellement doués.

 

Les limites rencontrées

                Ces tests montrent une certaine limite dans la créativité de l'intelligence des singes, qui sont les animaux les plus doués. Leur intelligence consiste en une réorganisation intuitive du champ de perception : au lieu de ne voir que la nourriture, il leur faut voir en même temps le bâton ou la ficelle, et le rapport entre ces éléments. Ils ne peuvent deviner que ce que leur suggèrent plus ou moins directement leurs perceptions. En plus, le temps dans lequel vit le chimpanzé est étroitement limité en avant et en arrière : l'objet hors de la situation présente, et qui aurait pu contribuer à la solution du problème, semble avoir totalement disparu de son horizon. Il ne part pas à la  chasse en emmenant le bâton au cas où...

                Remarquons que les performances sont malgré tout liées à des schémas instinctifs, l'instinct peut favoriser l'éclosion du comportement intelligent : l'espèce qui instinctivement manipule facilement des bâtons réussira plus facilement les tests d'utilisation d'instrument. Par contre le problème ne sera sans doute pas résolu s'il implique un mouvement contraire à l'instinct : entrer dans la spirale ou en sortir...

                Ces limites s'observent aussi là où l'on a voulu apprendre aux singes à utiliser des signes : non pas vocaux mais gestuels, du genre langage des sourds-muets. Les performances ont été remarquables chez certains individus (voir le cas de Koko filmé par Barbet-Schroeder) : utilisation correcte, en situation, de plusieurs centaines de signes, et même une certaine capacité de les combiner : le chapeau et les yeux pour désigner un masque... Il y a là mise en mémoire d'un grand nombre de gestes avec la situation qui correspond.

                Mais l'utilisation que l'animal fait de ces gestes reste décevante : il ne les utilise précisément que dans la  situation, comme s'il fallait qu'une stimulation présente déclenche chez l'animal l'utilisation du signe. Jamais le singe ne recourt à ces signes pour raconter une histoire, rapporter ce qu'il a fait, même dans un passé récent. Il ne se rend pas compte de ce qu'il sait, il n'est pas capable de former le projet de l'enseigner à d'autres animaux. Une transmission de gestes peut bien se faire instinctivement chez les singes, par mimétisme naturel, mais le geste n'est jamais compris et "utilisé" : c'est la conscience d'une finalité qui fait défaut. Or celle-ci est essentielle au concept de conscience car viser une fin c'est être capable de se représenter des possibilités de situations qui ne sont pas présentes, et donc avoir un recul par rapport à la situation, se rendre compte (voir § négativité). Le singe ne fabrique pas ses outils, il ne les emporte pas avec lui : il n'est que dans son instant présent.

 

La mémoire de l'animal

                Il y a un contraste entre la capacité d'enregistrer et de conserver des informations comme les gestes du langage, les éléments d'un dressage, ou les habitudes de vie, et l'incapacité observée de rapporter des faits passés alors que l'animal, avec plusieurs centaines de signes, aurait une capacité linguistique suffisante. C'est qu'il s'agit en fait de deux types de mémoire complètement différents. Bergson les désigne par les termes de mémoire habitude et mémoire souvenir.

                La "mémoire habitude" consiste dans le fait que nous avons intégré des informations, et que celles-ci jouent un rôle actuel dans notre comportement. Bergson prend l'exemple de la poésie que je sais réciter : je l'ai en mémoire, et nous pouvons en dire autant de tout ce que nous avons un jour appris, que ce soit par un apprentissage méthodique, ou parce que la situation nous a servi d'expérience. Mais lorsque nous recourrons à ces informations, nous ne nous reportons pas au passé lui-même. Nous agissons maintenant en utilisant des informations qui se sont un jour mises en place  dans notre esprit, nous ne cherchons pas à retrouver ce moment du passé lui-même, où nous apprenions cette poésie, ou bien où nous apprenions à écrire. La "mémoire souvenir" est précisément cette visée du passé lui-même, et elle repose sur la conscience que nous avions à ce moment-là : nous pouvons raconter ce que nous nous sommes vus vivre. Ainsi pouvons nous rappeler le passé et fêter les anniversaires. Pas les animaux !

 

Les critères de la conscience

                La conscience qui donne le recul ouvre vers tous les possibles, vers un ailleurs que nous pouvons imaginer. Elle permet à l'homme de multiplier ses capacités intelligentes par rapport à l'animal. Ce qui atteste l'existence de la conscience, c'est ce qui n'est possible que par le recul, la négativité, le fait de se rendre compte de soi-même : l'outil et le langage des signes. Il suffit à l'anthropologue de trouver un silex taillé pour être sûr qu'il est en présence d'un être conscient qui disposait d'un langage : les deux demandent la même capacité fondamentale, la conscience.

Consulter : n° spécial "Sciences et avenir" novembre 1995 "l'intelligence animale".

 

 

II.  LE CONCEPT DE CONSCIENCE DE SOI ET LES ENJEUX PHILOSOPHIQUES

 

Le "connais-toi toi même" socratique

               

                La recommandation de se connaître relève du bon sens, car la connaissance de soi est le moyen d'une conduite sage et responsable. Et lorsque nous devons faire des choix entre des éléments qui déterminent notre existence, nous espérons ne pas nous tromper sur de qui nous convient et correspond à notre désir profond.

                Mais à voir comment Socrate invite ses concitoyens d'Athènes à réfléchir sur les Principes, c'est-à-dire à philosopher, on se doute que la recommandation du fronton du temple de Delphes n'a pour lui pas tout à fait le sens que nous lui donnons d'habitude.

                Socrate circule dans les rues et interroge ceux qu'il rencontre, et les questions qu'il leur pose les invitent à reconsidérer les jugements qu'ils portent spontanément. Tout jugement suppose qu'on s'appuie sur un principe, et si le principe est mal compris, le jugement sera faussé. Quand je dis "c'est injuste", je pense savoir ce qui est juste. Etre sûr de son jugement, c'est sans doute être sûr de bien savoir de quoi il s'agit dans le principe qu'on invoque. Les questions de Socrate troublent les interlocuteurs qui  vont s'apercevoir qu'ils ignoraient ce qu'ils croyaient savoir : c'est l'étape de l'ironie. Les questions peuvent alors aider l'interlocuteur qui a pris conscience de son ignorance à trouver la vérité : c'est la maïeutique, car on l'aide à accoucher.

                Quel rapport avec "connais-toi toi-même" ? Se connaître soi, c'est avoir observé son propre comportement, ses réactions. On peut alors reconnaître ses qualités, ses défauts. Mais pour dire que ce sont des qualités ou des défauts, il faut bien que nous ayons une notion de ce qui est bien ou mal. Toute prise de conscience implique une prise de recul et une évaluation, l'évaluation morale se faisant selon les principes de notre raison, c'est-à-dire ce que nous pensons être le bien et le mal. Dans cet examen nous sommes à la fois l'observateur (- le sujet -) et l'observé (- le moi, la personnalité qui sont l'objet de conscience sur lequel le jugement est porté -).  C'est bien l'observateur lui-même, à ce moment-là, qui voit le moi et lui applique ses principes, ses critères. C'est dans le regard du sujet lui-même qu'il y a une idée de ce qu'est en général une qualité ou un défaut. L'évaluation vient du sujet qui est tourné vers ce moi, cette personnalité qu'il juge. La recommandation de Socrate signifie donc qu'il faut se retourner vers ces principes eux-mêmes pour les réfléchir et les vérifier : je dis que j'ai telle qualité, mais au fond qu'est-ce que c'est, cette qualité ? En ai-je l'Idée correcte ?

                 Pour interpréter correctement la recommandation, il faudrait distinguer le "moi" et le "moi-même". Le moi, c'est la personnalité, différente chez chacun, que nous devons bien sûr connaître le mieux possible. Et pour nous y aider, nous pouvons recourir à la science psychologique. Mais la psychologie doit laisser la place à la philosophie s'il s'agit de connaître le "moi-même", ce sujet moral que nous sommes et qui porte des jugements sur les actions d'autrui aussi bien que sur les siennes propres. Ce moi-même est ce sujet qui prend conscience des choses, cette conscience qui les évalue selon les critères du bien et du mal. Or ces critères se veulent objectifs et donc universels : il y aura alors matière à discussion. Chacun, du fait de sa personnalité, peut bien éprouver des sentiments qui lui sont propres. Mais ici il s'agit de principes, d'idées, qui sont contrôlables par la raison. Ce que nous sommes invités à faire c'est une réflexion critique sur les principes, qui sont la trame même de nos évaluations, au coeur de notre conscience. Il y a un retour sur soi qui n'est pas l'écoute psychologique de nos sentiments, mais la remise en question philosophique de nos opinions.

 

Le cogito comme vérité première chez Descartes

 

                La démarche : Descartes a le goût de la vérité et de la science. Il a étudié dans la meilleure école mais reste déçu : à part les mathématiques, les disciplines qu'on enseigne au début du  XVII° siècle le laissent sur sa faim. Il va entreprendre de travailler à la constitution d'une véritable science qui serait faite sur le modèle des mathématiques, avec la même rigueur. Il veut se débarrasser de tout ce qui n'est qu'opinions, approximations, préjugés, pour chercher ce qui est absolument vrai. Il cherche un point de départ qui serait une vérité dont il serait impossible de douter : un principe indubitable.

                Il procède par le doute méthodique : tout ce qui pourrait être l'objet d'un doute doit être écarté, quelle que soit la raison qu'on pourrait s'inventer pour douter : pourquoi ne pas imaginer qu'un "Malin Génie" s'arrange pour que nous soyons dans l'erreur, même quand nous pensons être dans le vrai ? Mais même si je me trompe toujours, il y a au moins une chose absolument certaine, c'est que moi, qui suis là en train de penser, de douter, j'existe tant que je pense : "je pense, donc je suis" (en latin : cogito ergo sum). Voilà la vérité indubitable sur laquelle le philosophe pourra s'appuyer, pour en tirer toutes sortes de conséquences.

                La conscience comme point de départ : Cette vérité première est l'existence du "je pense", et nous voyons qu'il s'agit en fait de la conscience : pendant que je pense des idées qui sont peut-être toutes fausses, il y a au moins ce fait qui est certain : je me rends compte que je pense : cette présence à moi-même me donne la certitude immédiate que je suis bien là, existant, en train de penser. Toutes les autres vérités dépendront de cette vérité première dans sa philosophie, et même l'idée de vérité elle-même... L'entreprise de Descartes consistera donc à tout démontrer en partant de l'existence du sujet pensant et doutant. [cf. ch. "Raison" et "Vérité"]

 

La conscience comme intériorité

 

La définition (ou détermination) des caractéristiques du moi.  

                Pour me définir, j'utilise des déterminations : je m'identifie par mon nom et mon état civil, en donnant une description de mon apparence physique que je reconnais dans le miroir, en me situant socialement (professionnellement), en énumérant mes qualités et défauts (capacités et limites), en décrivant ma personnalité. La personnalité désigne ici la manière d'être, de réagir du sujet. C'est cet aspect intérieur qui est plus essentiel, il semble plus personnel et moins accessible à autrui. Mais ceci demande à être discuté.

 

La personnalité.

                Cette personnalité intègre différents facteurs : il y a d'abord une base physiologique, liée aux dispositions du corps, et qui marque le caractère. La psycho morphologie peut en faire l'analyse, mais par ailleurs on sait aussi que le tempérament peut être affecté par la maladie. Il y a ensuite l'histoire personnelle du sujet, les situations qui l'ont marqué, l'éducation qu'il a reçue, les traumatismes conscients ou inconscients : cet aspect est déterminant pour les sentiments et réactions que nous pouvons avoir. Il y a enfin la prise de conscience de tous ces éléments, qui fait de nous-mêmes les acteurs de notre propre évolution : nous tâchons d'évoluer, nous forçons notre caractère dans un sens ou l'autre, à mesure que nous prenons conscience de nos qualités et de nos défauts, ou à cause des souffrances psychologiques que nous voulons éviter. C'est à travers tous ces éléments que se constitue une personnalité, une manière d'être qui est essentiellement évolutive.

                De connaître l'état civil à connaître le sens que prend pour la personne sa propre personnalité, il y a une progression. Ces différentes déterminations correspondent à une connaissance de plus en plus rapprochée de la personne. Nous pouvons remarquer que pour dire ce que nous sommes, nous retrouvons ici les différents sens qu'on peut mettre sous l'expression "connaître quelqu'un" : il n'y a pas de différence fondamentale entre les éléments d'une connaissance de soi qui se veut vraie et objective, et la connaissance d'autrui. Nous le voyons bien lorsque nous faisons la liste de nos qualités et défauts : les défauts nous les établissons en nous comparant aux autres, les qualités nous nous les donnons lorsque d'autres ont bien voulu nous les reconnaître...

 

 

 

L'extériorité et l'intériorité

                La conscience est toujours conscience de quelque chose : comme conscience de soi,  il faut que cet objet de conscience, le soi, soit déterminé : qu'on puisse le connaître, le reconnaître, en penser les caractéristiques. Et comme toute connaissance se veut vraie, il faut que ces caractéristiques soient objectives. C'est à cette condition que la présence à soi s'épanouit dans une véritable connaissance de soi.

Qu'est ce moi dont j'ai conscience ?  S'il n'y a rien à en dire, si ce moi n'est rien de précis, la conscience de soi est une conscience de rien de précis, et donc n'est même pas une conscience car il n'y a pas d'objet pour cette conscience. La conscience devra s'éveiller à mesure que le moi acquiert des caractéristiques, des déterminations qui permettent de le définir, d'en dire quelque chose et de le distinguer des autres objets de conscience.

Tout cela montre que les déterminations de notre moi sont essentiellement extérieures : nous sommes ce que nous extériorisons, et la vérité de notre rapport à nous même est garantie par ce que les autres nous retournent de ce qu'ils perçoivent de nous ; d'où l'importance que nous ne pouvons pas nous empêcher de donner au jugement d'autrui, même si nous n'accordons pas la même importance au jugement de tous.

                Pour que ces déterminations soient vraiment miennes, il faut que je puisse les ressentir comme exprimant réellement mon intériorité, il faut qu'elles viennent de moi, comme une concrétisation de cette conscience intérieure qui n'a pas de véritable réalité tant qu'elle n'est pas concrétisée, manifeste. Il y a alors réalisation de soi dans une extériorité qui rend objectif et réel ce que je suis, ce que je suis capable de faire.

               

L'explication de Hegel

L'idée d'une conscience de soi suppose un rapport de soi à soi : ceci est à comprendre comme le rapport du sujet, à un objet qui est soi. Il faut donc concevoir la conscience de soi comme un rapport qui contient à la fois une identité et une différence, sans quoi nous ne retrouverions pas cette /présence/ à /soi/ qui doit caractériser l'existence d'un esprit. Le sujet et l'objet sont  identiques et en même temps différents : l'objet de la conscience de soi - le moi - est en quelque sorte sous le regard du sujet qui se reconnaît lui-même, il y a donc différence, dualité. Mais se reconnaître dans ce moi c'est surmonter cette différence et devenir une conscience de soi, devenir pleinement Esprit. La réalisation de l'esprit est ainsi un processus.

Egalement on retiendra que le détour par une extériorité est un moment essentiel de l'intériorité elle-même. L'intériorité (identité) ne peut s'accomplir qu'à condition de passer par son contraire qui est l'extériorité (différence) La conscience apparaît au départ comme étant de la pure pensée qui n'a rien à voir avec la nature et la matière, qui sont purement extérieures et étendues dans l'espace sans intériorité. Pourtant c'est en se déployant dans cette extériorité que la conscience se réalise et peut accéder à elle-même. Il n'y aura pas de pensée véritable si elle ne se déploie pas dans l'extériorité du langage, ces mots faits de matière sonore, ou qu'on pourrait écrire, et qui sont présents à l'esprit pour que je puisse me dire quelque chose.

               

Applications de l'analyse hégélienne

Ainsi le petit enfant s'éveille progressivement à la conscience. Il n'est pas étonnant qu'il doive ainsi s'éveiller, car au début de sa vie il n'est encore rien, puisqu'il n'a rien manifesté de lui-même. La façon dont il apporte peu à peu des modifications dans le monde qui l'entoure devient  la marque concrète de son existence, et il se découvrira lui-même : qui suis-je ? : l'auteur de ces changements. Il se reconnaîtra dans la réalisation, l'extériorisation concrète de son idée. Il en est de même lorsque nous nous évaluons à travers ce que nous produisons : nous réalisons ce que nous sommes, nous progressons dans la connaissance que nous avons de nous-mêmes.                

                On voit dès lors comment une réflexion sur la conscience de soi pourra fonder une valorisation du travail humain comme réalisation de soi.

Et si l'Absolu est Esprit, comme le pense Hegel, la conscience en lui devient une parfaite transparence à soi. Appelons si l'on veut cet absolu "Dieu" : si Dieu est esprit, il se réalise comme esprit en s'exprimant pour lui-même. Cette expression sera parfaite, elle sera son "verbe" dans lequel il se reconnaîtra parfaitement, et ce lien de reconnaissance sera lui-même absolu. On a alors un Dieu esprit qui n'existe que comme processus, ce qui peut rejoindre un schéma trinitaire : pour Hegel, la religion dit d'une façon inconsciente des vérités philosophiques.

               

               

Conscience et signification

 

D'où vient le sens ?           

La réflexion sur notre perception nous permet de découvrir que la conscience est centre de perspective sur le monde, qu'elle fait surgir les significations. Prenons un exemple : si je me promène dans la rue, je reçois des quantités d'impressions. Sur ma rétine défilent tous les objets, comme dans un objectif de caméra. Mais nous ne voyons pas tous ces objets, nous ne voyons que ceux qui vont nous intéresser, répondre à nos préoccupations, nous surprendre par rapport à ce à quoi nous nous attendons. Il est même possible qu'aucun de ces objets ne soit assez intéressant pour nous tirer de nos pensées, et nous passons alors dans la rue sans rien voir. Nos projets  sont alors déterminants : si j'ai le projet d'aller chez le coiffeur, je vois tous les coiffeurs et la façon dont les gens que je croise sont coiffés. Le peintre et l'électricien qui entrent dans la salle ne "voient" pas la même chose. L'acte de percevoir est donc inséparable de l'acte par lequel je confère une signification aux objets que je perçois.

                La conscience qui m'ouvre sur des projets est donc en même temps une prise de conscience du monde qui fait que le monde est rempli de significations. Ces significations sont l'expression de mon point de vue sur le monde, de ma façon de mettre ce monde en question. En ce sens on peut bien dire que chacun vit dans son monde, un monde vécu et ressenti subjectivement.

 

Signification et liberté

                En développant ce point de vue, Sartre énonce que le monde est absurde : Le terme désigne ce qui n'a pas de sens. A partir du moment où l'on admet que c'est la conscience qui donne le sens (qui est "donatrice de sens", qui le "constitue"), on peut poser aussi que le monde par lui-même n'a pas de sens avant que la conscience ne lui en donne un.

La liberté que j'expérimente dans le pouvoir illimité de mettre en question, de prendre du recul par rapport à toutes choses, laisse penser que je suis libre de donner toute signification aux choses, à tout ce qui m'entoure, y compris au comportement des autres que je perçois de l'extérieur car je ne peux pas voir leur intériorité, leur conscience. Je peux vivre l'expérience de la nausée lorsque j'essaie de retrouver sur les choses un regard qui s'applique à les dépouiller des significations dont j'ai l'habitude de les habiller. Il y a là une sorte de vertige lorsque tout d'un coup les choses se contentent d'être là de façon tout à fait absurde, factice. Vis-à-vis d'autrui, chacun est jeté en pâture sous le regard de l'autre qui le voit, le juge à sa façon, qui annule les significations qu'il voulait poser dans ses actes, qui l'enferme dans son passé et ignore sa capacité de dépassement... "L'enfer c'est les autres".

Problème : Si nous sommes toujours ainsi subjectifs, l'objectivité est-elle une illusion ?

 

 

La conscience et l'illusion

 

                Ce dont je n'ai pas conscience n'existe pas pour moi. Parce que la conscience est centre de perspective sur le monde, et que le monde pour moi est limité à ce que j'en connais ou imagine, je suis amené à prendre ce monde dans lequel je vis et tel que je le perçois, pour un monde objectif et indépendant de moi.

                Or la conscience que je prends du monde se trouve conditionnée par plusieurs facteurs :

La conscience croit ses idées indépendantes du langage.

La conscience croit ses idées indépendantes de la situation sociale dans laquelle le sujet est engagé.

La conscience croit ses idées indépendantes de ses désirs, elle ignore sa dépendance envers l'inconscient.

                C'est une des fonctions des sciences humaines que d'essayer de redresser ces perspectives faussées.

 

 

 

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