retour à la page philosophie   

 

 

                                               LA  VERITE

 

I) LA NOTION

 

La vérité et ses contraires

                La notion de vérité prend son sens à partir du moment où on l'oppose à son contraire.. Quand on pense à son contraire, on pense spontanément au mensonge. On dit qu'il y a vérité quand on ne ment pas : nos paroles sont alors en accord avec nos pensées. La vérité intervient alors dans le contexte moral. On peut poser  la question d'un devoir de dire la vérité.

Mais ce n'est pas là le sens fondamental du terme : nos pensées ne peuvent elles-mêmes être considérées comme vraies que si elles correspondent bien à la réalité, et c'est là le problème de l'erreur. Celui qui ment et se trompe pourrait, sans s'en rendre compte, dire une vérité. La vérité consiste d'abord dans l'accord de la connaissance avec son objet. Comme on admet généralement que l'objet de la connaissance est une réalité, on pourra la définir comme la conformité de l'intellect et du réel. Elle concerne la question de la connaissance : peut-on atteindre la vérité, comment éviter l'erreur, par quelles méthodes peut-on s'assurer d'être dans le vrai.

Il ne faudra pas négliger les autres contextes qui peuvent amener à utiliser le terme avec des nuances particulières : l'expérience de l'illusion, de l'artifice, de l'inauthentique, du superficiel, nous amène aussi à désirer la vérité.

                              

Vrai, réel, certain, logique

                Les expressions que nous employons tendent à confondre ces notions. (Spinoza N 110 HT 217 Heidegger HT 217)

                Le réel a le caractère de ce qui s'impose à nous, c'est ce qui existe et qui résiste à nos désirs, qui ne dépend pas de nous, qui a le caractère d'un donné. Dans la mesure où il s'impose à tous, il nous met tous devant le même objet, et nous amène à constater tous les mêmes faits. C'est cela l'objectivité, et l'universel.

Au sens le plus courant, quand on évoque le réel, on parle du réel sensible que nous percevons par les organes des sens, le "concret". Attention aux usages du mot réel : on retrouve l'aspect d'objectivité lorsque nous sommes obligés d'admettre des démonstrations par exemple en mathématiques. En ce sens, puisque le "réel" qui s'impose alors à nous a le caractère d'une idée, on peut parler d'une "réalité intelligible". Si la vérité se définit alors comme adéquation ou conformité de l'esprit et de la réalité, il peut s'agir donc soit d'une réalité matérielle que nous percevons, soit d'une réalité intelligible (un théorème de mathématique, ou un concept qui s'impose avec sa logique propre). Attention, nos sentiments et émotions ne sont pas "abstraits", c'est une réalité sensible intérieure.

                La certitude est un sentiment éprouvé par le sujet. C'est l'état de l'esprit à l'égard d'un jugement vrai, qu'il tient pour tel sans aucun mélange de doute. Nous devons ainsi distinguer  les qualités logiques de l'idée et les états du sujet. On est certain : c'est un état psychologique du sujet qui réfléchit, on dit donc que la certitude est un phénomène subjectif : l'expérience montre qu'on peut éprouver la certitude alors qu'on est dans l'erreur. Attention donc à l'usage courant des mots qui nous amène à faire comme si vrai et certain étaient des synonymes.

Cet état du sujet pensant se distingue des qualités logiques de l'idée (elle est claire, distincte, démontrée, vérifiée) : dire d'une connaissance qu'elle est vraie, c'est affirmer qu'elle s'impose à nous pour des raisons logiques, expérimentales, et on énonce par là une qualité objective de cette idée :, c'est ce que l'on pense qui est vrai ou faux.

                Bien sûr la difficulté viendra du fait que l'individu juge qu'une idée est objectivement vraie à partir du moment où il éprouve le sentiment subjectif de certitude : il pense être en présence d'une idée qui a le caractère de conformité avec le réel, qui a objectivement la caractéristique d'être vraie. Mais quand il pense ainsi, il faudra se demander si c'est un sentiment de certitude qui me fait croire que c'est vrai, ou si c'est le fait que c'est vrai qui entraîne mon sentiment de certitude... (distinguer convaincre et persuader ?).

                Le vrai est comme dit Spinoza "un attribut du discours". On veut dire par là qu'une simple désignation n'est ni vraie ni fausse, comme par exemple le mot cheval, ou encore le mot licorne,. C'est seulement quand on énonce quelque chose à leur propos (c'est à dire quand on tient un discours) qu'il pourra y avoir du vrai ou du faux : "le cheval est dans l'écurie" ou "le cheval a cinq pattes" ou "la licorne a une corne" ou "la licorne existe réellement". C'est toujours un discours qui est vrai ou faux, vrai est un "attribut du discours".

                De la même façon, on ne dira jamais qu'une "chose" est vraie ou fausse par elle-même : elle ne peut l'être que par rapport à un critère supposé, et donc c'est la proposition (le discours) seulement qui peut avoir la signification de vrai ou faux : les fausses dents sont un vrai dentier, le faux Picasso un vrai tableau, etc.

La logique : le discours parle de quelque chose. Comme discours il doit répondre aux critères de cohérence et de logique. La logique donne les règles qui permettent de vérifier le simple sentiment que nous avons d'être logiques dans nos enchaînements. La logique étudie la forme du discours, et non son contenu. Elle vérifie si les raisonnements ou syllogismes sont corrects, s'il n'y a pas de contradiction, si les règles pour les enchaînements d'idées sont bien respectées. On parle alors de vérité "formelle" ou de validité.

                La logique est une condition préalable mais non suffisante : on peut être logique tout en partant de prémisses (de bases) qui sont fausses, par exemple si on a mal observé les faits, si on a de fausses informations. Il faut alors vérifier le contenu (ou la "matière") du discours, par l'expérience qui nous fait connaître les faits. On utilise parfois l'expression "vérités matérielles" pour désigner ce qui concerne le contenu du discours, en tant qu'il concerne des faits et pour l'opposer à la simple logique et aux vérités purement formelles.

                Il y a un domaine cependant où la seule logique suffit, quand on part de propositions qu'on admet sans démonstration, pour voir les conclusions qu'on peut en déduire : ce sont les axiomes et les théorèmes en mathématiques. Il s'agit alors de "vérités" purement formelles, et au lieu du mot vérité on préférera parler de la "validité" des conclusions qu'on a tirées puisque le discours mathématique ne renvoie qu'à lui-même.

Les différentes sortes de vérités

Leibniz distinguera  les vérités de raisonnement et les vérités de fait :

* Les vérités de raisonnement sont "nécessaires (=ce qui ne peut pas ne pas être) et leur opposé est impossible sous peine de contradiction". C'est l'exigence de logique qui s'impose, comme en mathématiques. C'est la seule logique de l'idée qui s'impose.

                * Les vérités de fait sont "contingentes (=ce qui pourrait ne pas être) et leur opposé est possible", c'est-à-dire qu'on aurait pu imaginer un monde dans lequel les choses se passeraient autrement et l'expérience est nécessaire pour établir la vérité : notre esprit ne peut pas savoir à l'avance, a priori, ce qu'est la réalité.

Mais on pourrait ici distinguer encore avec Pascal deux types de vérités "de faits" ou "matérielles", selon qu'elles sont rationnelles ou non, et selon deux sortes d'expérience :

                * L'expérience scientifique : ce sont les vérités, qui concernent les phénomènes de la nature connus rationnellement par la science, où la raison a la possibilité de vérifier par l'expérience ces vérités matérielles en reproduisant les expériences autant de fois que l'on voudra.

* L'expérience commune : lorsque la vérité concerne des faits qui sont attestés mais que la raison ne peut vérifier et réduire à des lois : par exemple les faits que l'on connaît parce qu'on les a vécus, qu'on en a eu l'expérience, ou les faits historiques qu'on ne connaît qu'à travers le témoignage d'autrui.

 

les "disciplines du sens" comme domaines de la vérité

Nous avons tendance à valoriser la vérité scientifique parce qu'elle fait l'objet d'une preuve expérimentale, et par certains côtés elle est un modèle de vérité, comme le sont aussi les mathématiques. On appelle scientisme la conception qui croit dans la capacité de la science à résoudre tous les problèmes de l'homme. Dans cette optique seule la connaissance scientifique a une valeur, les autres disciplines développées par la pensée humaine sont inutiles. Les sciences humaines en particulier, (l'économie, la psychologie, la sociologie) doivent donner des réponses scientifiques aux problèmes sociaux, moraux, politiques.

Mais il faut prendre en compte le besoin qu'ont les hommes d'autres types de vérités : que serait l'existence humaine si elle se réduisait à la science? Si elle devait être strictement organisée par la science ? La science ne risquerait-elle pas d'être totalitaire ? Ce questionnement amène à redonner leur pleine valeur à ce qu'on appellerait les "disciplines du sens", celles dans lesquelles l'homme essaie de comprendre son existence, sa destinée. La religion, la philosophie et l'art, prétendent à une certaine vérité. Il faut examiner dans quelles conditions on peut parler de vérité là où la vérification de type scientifique n'a pas de sens.

 

Religion et vérité

Croyance : les pensées spontanées ou habituelles tendent à s'imposer comme des évidences. On appelle opinions les jugements dans lesquels nous affirmons quelque chose comme vrai sans en avoir la démonstration suffisante, de façon consciente ou non. Quand nous en sommes conscients nous disons explicitement que nous le "croyons" sans le "savoir". Mais la croyance désigne aussi l'acte par lequel nous adhérons à ce qui nous paraît vrai, le jugement d'affirmation lui-même. De sorte que lorsque nous pensons être dans le vrai, nous "croyons" ce que nous disons. Celui qui était dans l'erreur "croyait" avoir raison. A propos de la croyance, il faudra distinguer le cas particulier de la croyance religieuse ou morale : on ne peut l'opposer à la science comme on doit le faire pour les simples opinions. La religion ne donne pas des connaissances qui devraient s'opposer à celles de la science. Elle relève des "vérités du sens" auxquelles nous adhérons librement. Croire exprime ici un engagement.

                Les mythes ont été les premiers discours par lesquels l'homme était en relation avec le sacré. Le mythe est une histoire que le primitif croit vraie alors qu'elle est concrètement invraisemblable. Mais elle a des caractères qui montrent immédiatement comment elle doit être lue : l'histoire se passe dans un temps primordial, le temps des commencements, et l'histoire tend à montrer l'origine de l'ordre des choses. Cet ordre s'impose à l'homme comme quelque chose de sacré. Il met en jeu l'organisation de la vie, les liens de parenté, le pouvoir dans la société, ce qui est permis et défendu. Le primitif associe le mythe et les rites qui représentent une réactualisation de cet histoire de l'origine : il s'agit de conforter l'ordre des choses par une répétition symbolique des actes par lesquels les Dieux ou les Héros l'ont instauré. Les mythes représentent donc une réflexion sur la condition humaine, et on peut leur trouver une certaine vérité à travers le message qu'ils véhiculent sous la forme imagée des récits d'origine : ils parlent du monde, de l'homme. Ils donnent des repères pour la vie et sont par là en quelque sorte des discours qui ont un caractère opératoire. On pourra donc interroger les mythes, discerner ceux qui sont plus riches de sens et par là de vérité.

                Les grandes religions d'aujourd'hui se présentent comme révélées : une vérité aurait été communiquée à l'homme, que l'homme lui-même n'aurait pas su trouver. La valeur de vérité de ces religions pourra être discutée à partir de l'examen du contenu de cette révélation elle-même. Discerner est un travail de la raison, et la logique de ce discernement suppose que le discours révélé soit soumis à des critères que la raison humaine pose dans la critique philosophique de la religion : y a-t-il cohérence de cette révélation ? Est-elle compatible avec ce que la raison peut penser comme divin ? Résiste-t-elle à une critique rationnelle, aux objections qu'on peut trouver ? Est-elle liée à un approfondissement moral et spirituel de l'homme ? Est-elle un chemin de libération ou de servitude ? Quelle peut être la qualité d'une communauté humaine nourrie de ce message ? C'est le travail théologique qui développe la réflexion sur une révélation, et qui peut montrer la fécondité d'un message révélé. Cette fécondité ne peut apparaître que si l'on approfondit le sens des textes sacrés, sans en rester à une lecture purement anecdotique, ignorante des modes d'expression et des genres littéraires dans lesquels, à une époque donnée, le message divin s'est communiqué. Là encore, c'est le sens qui primera : "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu", dit l'Evangile.

                La réflexion devra cependant être vigilante : si l'homme a besoin de sens, ne risque-t-il pas de s'égarer dans des croyances qui le rassurent ? (HT 233 Nietzsche).

L'opinion comme obstacle à la vérité : Dans l'allégorie de la caverne, Platon représente l'opposition entre l'opinion et la science (au sens du travail philosophique rationnel qui donne un vrai savoir). L'opinion croit savoir alors qu'elle ne réfléchit pas les idées rationnellement. Son savoir repose simplement sur les images que nous procurent nos sens : on pense à partir de ce qu'on perçoit, on a l'idée qui dépend de ce qu'on a vu, sans connaître la vraie raison de ces apparences, sans remonter aux causes, aux principes.

                Platon montre la difficulté qu'il y a à se détourner de ses premières idées pour sortir de la caverne et aller vers une connaissance vraiment rationnelle, intelligible. On peut garder de l'allégorie cette idée essentielle ici : la pensée ne progresse qu'en se réformant, en reconnaissant ses erreurs. Et il n'y a pas de plus grand obstacle pour apprendre quelque chose que de croire que l'on sait déjà : c'est ainsi que de tous temps l'opinion est obstacle à la vérité et à la science. Mais la croyance en une religion doit-elle être assimilée à l'opinion ? Un croyant est-il dispensé de se poser des questions ?

 

Philosophie et vérité

                La philosophie est le milieu privilégié de la vérité. Mais les systèmes philosophiques développent des thèses opposées, et il faut comprendre comment le philosophe cherche le vrai. La philosophie réfléchit les concepts, et ceux-ci forment un système qui doit être cohérent. La qualité première du philosophe est de s'assurer qu'il n'y a pas de contradiction dans son discours.

                Ce discours organisé, systématique, parle de quelque chose, il a un référent : c'est l'Etre en général : le monde, le moi, Dieu ou l'absolu, la condition de l'homme : il faut répondre à la triple question : que puis-je savoir? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? Là encore la fécondité du système philosophique consiste dans sa capacité à rendre compte des aspects de la réalité. Les exemples de la vie doivent tous pouvoir être compris à partir des éléments du système : tout devient rationnel. Et par ailleurs, une sagesse, un art de vivre en découle. Enfin l'existence prend son sens, l'homme voit vers quel idéal il tend. La qualité de toutes les grandes philosophies c'est d'avoir pleinement réalisé, chacune à sa façon, la synthèse des réponses à toutes ces questions.

                Si les philosophies sont différentes, c'est qu'elles explorent les différentes manières d'aborder le réel, la question de l'absolu. Les préoccupations qui poussent le philosophe à la réflexion ne sont pas les mêmes. Il y a donc une vérité de chaque philosophie, le débat entre toutes ces philosophies ne produit pas une vérité particulière, mais c'est un débat qui se développe dans ce qu'on peut appeler l'espace de la vérité. La vérité des concepts c'est qu'ils ne sont pas figés, immobiles, sans vie : ils sont animés de leur propre mouvement, de leurs tensions, et c'est pour cela que la pensée philosophique est plus proche de la vie. Ces tensions, cette vie de la pensée s'exprimera dans le mouvement dialectique de la dissertation.

               

Art et vérité

                La vérité de la poésie n'a rien à voir avec la vérité de la science. Par l'art, nous réapprenons à voir les choses qui nous entourent. L'art est création qui nous révèle quelque chose : le discours n'est plus un discours descriptif qui doit tirer sa valeur d'une efficacité technique qu'il nous procure. Le discours poétique crée un monde imaginaire qui naît du texte lui-même, et ce monde irréel a le pouvoir de révéler ce monde dans lequel nous vivons. La vérité de l'art est dévoilement (a-letheia, alhqeia) de cette présence du monde à laquelle nous risquons de ne plus être sensibles à force de traiter les choses comme de purs ustensiles utilitaires (la science n'a-t-elle pas voilé la réalité par ses formules et recouvert  ce qu'elle a découvert ?). L'art va donc bien au-delà d'un simple divertissement, et c'est seulement lorsqu'il atteint cette sorte de vérité qu'il y a vraiment "art". Cette sorte de révélation qui amène une relecture du monde qui nous entoure se rapproche de la révélation religieuse qui invite à la conversion du regard .

 

La recherche de la vérité et le langage

                Le domaine de la vérité est toujours le domaine du discours par rapport à une réalité, d'un langage qui cherche sa cohérence, qui essaie plus ou moins d'être opératoire en se purifiant : ceci vaut pour le langage formel des mathématiques, pour le langage mathématique de la physique et des sciences en général, pour le langage symbolique des mythes et des religions, pour le langage rigoureux des concepts philosophiques, pour le langage des formes et des images, des métaphores de l'art. Si l'existence peut avoir un sens, c'est parce que l'homme pense, et il n'y a pas de pensée sans langage. Produire du sens, c'est produire du discours, et le langage soutient et articule le monde dans lequel nous vivons. Voilà pourquoi il y a cette proximité entre les notions de réel et de vérité : la vérité n'est que dans le langage, mais d'une certaine façon, l'être lui-même n'est pour nous qu'à travers le langage.

Nous sommes loin de la simple copie du réel. (par exemple, comment élaborer un documentaire "vrai" ? )La vérité pourra apparaître d'autant plus relative si l'on prend conscience que le monde n'existe pour nous que dans la mesure où nous le parlons avec une langue déterminée. La pensée n'a d'existence que lorsqu'elle est formulée, et elle se formule toujours dans une langue déterminée qui produit ses propres classifications,  sa propre vision du monde.  Chaque langue représente une culture. Ces cultures sont d'autant plus éloignées les unes des autres que les langues ont des fonctionnements différents.

 

 

 

II) COMMENT PENSER L'IDEE DE VERITE ?

 

La vérité comme copie de la réalité

                La conception commune fait de la vérité une copie conforme de la réalité : on exige que le discours qui est tenu corresponde vraiment à ce qui existe. La vérité consisterait dans le fait que les idées présentes dans l'esprit correspondraient exactement à ce que sont les choses. Si la vérité est adéquation, elle consiste dans le fait qu'il y a dans notre esprit quelque chose comme une copie de la réalité extérieure.

                 L'esprit serait une sorte de bloc de cire qui recevrait les impressions venant du monde extérieur. L'activité de l'esprit serait de reprendre ces impressions et de prendre garde à ne pas les réélaborer n'importe comment, de façon à ce que la copie de la réalité soit fidèle. Comment parvient-on alors à la vérité ? Il suffit, pour éviter les erreurs, de faire correctement le tri et la classification des idées qui nous viennent de l'extérieur. L'opinion commune trouve dans l'image de la vérité - copie une façon aisée d'exprimer ce qu'elle attend de la vérité : il faut que la pensée exprime fidèlement les faits.

                Cette conception de la vérité-copie correspondrait facilement à un empirisme spontané qu'on retrouve facilement dans l'opinion commune. La théorie empiriste a voulu mettre toute l'origine de notre connaissance dans l'expérience sensible : tout ce qui se trouve dans l'esprit a son origine dans l'expérience sensible.

                Mais l'expression "copie de la réalité" ne pose-t-elle pas des problèmes ?

 

Critiques de la vérité-copie

                La critique peut faire remarquer que si la vérité est la copie de la réalité, il faudra, pour savoir si ce que l'on dit est vrai, comparer cette idée-copie avec l'original, c'est-à-dire la réalité. Mais cette réalité elle-même n'est pas la pure réalité, elle reste la réalité telle que nous la percevons : la réalité telle que nous la percevons est la même chose que l'idée que nous nous en faisons, et donc la comparaison qui permettrait de juger du vrai reste impossible. Si la vérité est la conformité de l'idée avec la réalité, cette conformité n'est jamais vraiment vérifiable. D'ailleurs quand on est dans l'erreur ou dans l'illusion, on est bien persuadé d'avoir vérifié la conformité de notre idée avec la réalité.

                On pourrait aussi dire qu'une vérité parfaite serait une copie parfaite : pourquoi pas alors une copie grandeur nature ?  Ou encore une idée qui aurait toutes les caractéristiques de l'objet dont elle est l'idée ? Ces hypothèses paraissent absurdes, et mettent en évidence le fait qu'une idée est une idée, et ne peut être comme telle identique à la réalité comme si elle en était une copie. Spinoza écrit :"L'idée vraie est quelque chose de différent de son objet. Autre chose est le cercle, autre chose l'idée du cercle. L'idée du cercle n'est pas quelque chose qui ait une circonférence, un centre comme le cercle ; et l'idée du corps n'est pas le corps lui-même. Etant différente de son objet, l'idée sera par elle-même quelque chose d'intelligible."

                On voit bien par ailleurs que la science qui est réputée être le discours vrai par excellence procède de façon abstraite et rationnelle, on ne peut pas vraiment voir dans ses formules une simple copie de la réalité : par exemple la formule "la chaleur dilate les corps" : une telle formule générale ne peut être considérée comme la copie d'un phénomène particulier. Les formules sont inventées autant que découvertes, ce n'est pas la réception passive des impressions sensibles qui rend le chercheur efficace. Le travail de la raison, de la démonstration est fondamental.

 

La vérité évidence

                La critique de la vérité copie montrerait que l'esprit ne sort pas vraiment de lui-même, qu'il n'a jamais affaire qu'à des idées. Nous nous trouvons alors entrainés vers une vision dite idéaliste.

                Si l'esprit n'a affaire qu'à ses représentations, perceptions et idées, c'est dans ses propres représentations que l'esprit doit trouver le critère de toute vérité. Il faut trier entre les idées vraies et fausses, comme entre les vraies perceptions et les illusions d'optique. C'est dans l'idée elle-même qu'il faut trouver la marque de sa vérité : l'idée vraie s'imposera par son caractère propre (Verum index sui). Mais n'ai-je pas tendance à confondre l'idée vraie avec les préjugés et opinions que j'ai eu l'habitude de penser spontanément depuis mon enfance, ou avec les conclusions trop hâtives ou les inventions de mon imagination ?

                Descartes rappelle que l'idée vraie doit posséder des qualités intrinsèques (des qualités qui lui sont propres) qui vont permettre de la distinguer de l'idée fausse ou fictive. Ces qualités sont la clarté (je vois entièrement tous les éléments de l'idée, et je la comprends, je puis être sûr de la connaître) et distinction (je ne confonds pas l'idée avec une autre, j'en distingue les différents éléments) : "J'appelle claire [la connaissance] qui est présente et manifeste à un esprit attentif de même que nous disons voir clairement les objets lorsque étant présents à nos yeux ils agissent assez fort sur eux et qu'ils sont disposés à les regarder ; et distincte, celle qui est tellement précise et différente de toutes les autres qu'elle ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut"(Principes I,45). L'idée claire et distincte  sera alors vraiment évidente.

                Pendant le moment où je conçois une telle idée, je ne peux pas la penser, sans penser en même temps qu'elle est vraie, même si je voulais expressément la soumettre au doute. L'intuition de cette idée, dans sa simplicité, résiste au doute, c'est ce qu'on appelle une idée évidente. Le travail de la raison consiste à contrôler les idées (une idée claire -je souffre- peut parfois être encore confuse -mon corps- mais précise malgré tout si je distingue ce qui en elle est bien connu de ce qui ne l'est pas exactement... I,46) et leurs enchaînements.  L'idée pourra être pensée avec sa démonstration (à condition que la déduction soit saisie dans son unité actuelle comme intuition de simplicité Cf Regulae III). Du fait qu'il y a démonstration, cette idée sera en relation cohérente avec d'autres idées, et il ne faut pas que l'erreur se glisse dans ces autres idées : c'est tout le système formé par toutes mes idées qui est en question. On connaît la démarche de Descartes qui décide de douter de tout : il ne faut pas affirmer trop vite qu'une idée est vraie. Son doute hyperbolique est un préalable nécessaire : accepter de remettre à plat tous les éléments du système pour s'assurer qu'aucune erreur ne s'y sera glissée. Descartes a cherché dans le cogito une évidence première d'où peuvent partir toutes les démonstrations. (cf. RAISON, la dialectique, et CONSCIENCE, le cogito comme vérité première chez Descartes).

                Malebranche Hatier241, N118 Bachelard, HT222 Descartes, Pt repère 3/2, Heymann 128 Spinoza.

 

 Le présupposé de la vérité évidence.

                Le présupposé de cette conception de la vérité est énoncé par Spinoza de la façon suivante : "l'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses". Cela signifie que si mon idée est vraie, elle correspondra à la réalité. Or pour vérifier qu'elle est vraie, je regarde si elle a les caractères de clarté et de distinction qui peuvent en faire une évidence résistant au doute. Ce qui sera rationnel sera réel, à la limite je n'ai même pas besoin de l'expérience pour en être sûr. Il suffit de s'assurer que l'idée est bien rationnelle, et ceci se fait par un examen qui s'achève par l'évidence. Pour affirmer cela, je dois supposer que la réalité est totalement intelligible, et qu'il y a une harmonie totale entre la pensée et le monde. Cette harmonie sera fondée en Dieu, soit (Descartes) parce qu'il crée les deux et qu'il les harmonise puisqu'il est parfait et ne veut pas nous mettre dans l'erreur, soit (Spinoza) que la Nature-Dieu soit à la fois pensée et étendue, ces deux attributs exprimant chacun à leur façon la même réalité unique de la substance absolue.

 

Critique de la vérité-évidence          

                Il apparaît vite que cette façon de concevoir la vérité n'est applicable, en toute rigueur, qu'aux mathématiques ou aux sciences déductives. D'ailleurs la METHODE de Descartes était bien tirée de l'expérience qu'il avait des mathématiques, lesquelles lui paraissaient être la science la plus sûre. Dès qu'on prétend l'appliquer à des domaines plus complexes, les critères de clarté et de distinction paraissent de plus en plus délicats à utiliser.  Bien sûr, un grand mathématicien - comme Descartes - va tout contrôler et ne jamais se tromper... Mais l'évidence peut être aussi, en dehors des mathématiques, le résultat de préjugés, d'habitudes, de présupposés métaphysiques implicites, de points de vue qui semblent aller de soi. Ainsi en cherchant à construire toute une physique à partir de quelques principes "évidents", Descartes, après quelques succès initiaux dans les domaines de la physique où domine le calcul mathématique (les trajectoires des rayons lumineux), a construit des explications physiques "évidentes" qui prêtent à sourire (Le vide ne peut exister car il y aurait des "trous" dans la nature et des ratés dans le mécanisme universel). Tout était pourtant logiquement déduit de l'idée même de mouvement et de mécanisme. 

                 La clarté et la distinction sont les conditions de l'évidence, mais si l'évidence se fait certitude, le rapport peut s'inverser : la fausse évidence  pourrait nous faire croire que nous avons une idée claire et distincte (ce qui est une qualité logique de l'idée), alors que ce n'est pas le cas. En effet comment reconnaît-on cette clarté et cette distinction, sinon en constatant avec évidence qu'il en est bien ainsi pour une notion déterminée ? Il faudrait alors dire que l'évidence précède en quelque sorte la clarté et la distinction, qu'elle nous permet de voir ou plutôt de croire que l'idée est bien claire et distincte. Dans ce cas, l'évidence est un fait psychologique trompeur. Ce problème montre le risque qu'il y a à passer de la certitude liée à  l'évidence, à l'affirmation d'une vérité.  Si la Vérité en tant que telle n'a de sens que si elle repose sur des bases objectives, en revanche chaque vérité particulière est nécessairement appréhendée par une conscience, et reconnue comme telle grâce à des critères subjectifs puisque la certitude reste à la mesure de notre entendement fini, limité : c'est lui qui estime l'idée claire et distincte.

                L'idée d'évidence consiste au fond à ramener la connaissance à une vision, et la rigueur réside dans l'attention à la qualité de notre intuition. Peut-on éviter la difficulté en disant que le travail de la raison consiste à aller au-delà des apparences, à construire l'objet même de la science, que l'idée rationnelle et démontrée vient remplacer l'idée simple et évidente née de la première impression ? (Descartes note bien que nous avons des idées opposées sur le soleil : on voit le soleil tourner au dessus de nos têtes, mais seule la raison par le calcul nous fait accéder à l'idée vraie  M.M. III §13). On ne s'est pas débarrassé pour autant de l'évidence, on ne fait alors que déplacer le problème : la valeur de la démonstration doit être reconnue par le sujet, comprise dans la simplicité évidente de son unité, et cette reconnaissance qui correspond au sentiment de certitude éprouvé par le sujet est bien un phénomène subjectif. C'est toujours l'évidence qui s'impose comme idée vraie à la pensée. Mais est-elle conforme à la réalité ?

               

La vérité-évidence et le problème de l'erreur.

                 L'erreur est fréquente, et nous ne sommes conscients de savoir, le plus souvent, que parce que nous avons été détrompés. Alors comment un même esprit peut-il tantôt penser juste, tantôt se tromper ? Cela n'est possible qu'à cause de l'élément subjectif qui intervient dans le jugement, c'est-à-dire dans l'acte par lequel l'esprit établit les rapports entre les idées, forme les propositions qui vont pouvoir être dites vraies ou fausses. Pour Descartes le jugement procède de notre liberté, de cette puissance souveraine que nous avons d'accepter ou de refuser notre adhésion à ce que notre entendement, notre intelligence, nous présente. L'entendement conçoit, il forme les idées, mais il n'est pas parfait, il ne connaît pas tout. A côté de cet entendement fini, il y a en nous la volonté, un pouvoir d'affirmer et de nier qui est notre liberté, et celle-ci est infinie au sens où il lui est toujours absolument possible de dire non, de douter. L'erreur vient du fait que nous affirmons, alors que notre entendement n'a pas encore formé l'idée claire et distincte.

                La question sera de savoir comment la volonté se situe devant ce que lui propose l'entendement : si l'entendement présente des idées obscures et confuses, je peux comprendre que c'est par précipitation et prévention que je me trompe. Mais si l'idée est claire et distincte, suis-je vraiment libre de la rejeter comme de l'accepter ? Suis-je contraint de dire oui ? Suis-je encore libre de dire non ? Pour Descartes, "d'une grande lumière dans l'entendement suit une grande propension dans la volonté". Il tient à faire intervenir la liberté. Spinoza de son côté dira que c'est l'idée elle-même qui s'affirme nécessairement en nous. La question de l'erreur recoupe celle de la liberté.

 

De quelle vérité peut-on encore rêver ?

 l'intellectualisme                

                On appelle intellectualiste cette conception : l'intelligence est capable de fournir de l'être une image exacte et complète, il y a révélation progressive d'une vérité qui existerait de toute éternité. Dans cette hypothèse, le travail de recherche de la vérité consiste à  trouver des vérités définitives, des évidences sur lesquelles on ne pourra pas revenir, et qui pourront elles-mêmes servir de points d'appui pour aller vers d'autres vérités. Le travail est un travail de tri puisque les idées ne peuvent être que vraies ou fausses, et on pourra léguer aux générations suivantes les vérités qui auront été acquises. Aussi sûrement que les démonstrations de théorèmes s'accumulent et se transmettent dans l'histoire des mathématiques.

                Mais ce qui vaut pour les mathématiques ne vaut pas pour les autres domaines, et quand on voit concrètement comment progresse la science, en renouvelant ses concepts, en changeant ses théories, on voit que c'est sans doute cette conception du rapport entre la pensée et la réalité qui est à remettre en cause : non seulement il n'y a pas "copie" de la réalité, mais l'évidence  rationnelle ne suffit pas à la vérité, et les vérités construites par la science ne sont pas une réplique intelligible de la réalité.

                La perspective d'une vérité absolue s'éloigne : comment pourrais-je m'assurer d'une vérité ? "Etant donné que l'objet est hors de moi et la connaissance en moi, je ne puis jamais juger que d'une chose, savoir si ma connaissance de l'objet s'accorde avec ma connaissance de l'objet." (Kant). Bien sûr il y a des vérités formelles, des critères logiques pour qu'un discours puisse être reçu. Mais justement elles ne nous font rien connaître d'autre que les mécanismes de notre propre pensée : l'exigence de non-contradiction. Et il n'y a pas de critère de la vérité matérielle. Un tel critère universel serait contradictoire, car la vérité matérielle porte sur des objets déterminés différents, et il faudrait que ce soit le même critère qui serve pour tous les objets.

 

Le scepticisme

                L'absence de critère qui permet d'être sûr qu'on est dans le vrai peut être complétée par les arguments que donnaient les sceptiques. Le scepticisme peut s'entendre en plusieurs sens :

                a) Au sens courant, celui qui est sceptique, c'est celui qui ne croit pas ce qu'on lui dit. C'est une tournure d'esprit caractérisée par l'incrédulité et par une méfiance vis-à-vis de ce que l'opinion lui rapporte.

                b) Le scepticisme peut être une attitude générale de doute : on doute qu'on puisse obtenir la vérité avec un degré suffisant de certitude qui évite de la confondre avec l'erreur : ainsi on peut souligner qu'il n'y a pas de critère décisif de vérité, ou qu'on ne peut s'en tenir qu'au plus vraisemblable, au plus probable, à la vérité approximative ou apparente. On tend à penser que les vérités sont toujours relatives.

                c) Il peut se présenter comme une doctrine systématique : Le scepticisme absolu (comme le pratiquent les penseurs sceptiques de l'antiquité) nie catégoriquement que l'esprit humain puisse atteindre avec certitude quelque vérité que ce soit. Les penseurs sceptiques ont ainsi répertorié toutes les bonnes raisons qu'on pouvait avoir de nier toute possibilité d'atteindre le vrai :

                - l'erreur est partout présente, même en sciences. Il n'est pas possible de discerner le vrai du faux

                - les opinions sont relatives et contradictoires, il y a désaccord des hommes dans la plupart des domaines ; on observe en particulier des variations même dans la conscience morale. A tout raisonnement on peut opposer un raisonnement.

                - quand on donne une preuve, il faudrait prouver la preuve : il y a régression à l'infini.

                - les connaissances se prouvent les unes par les autres, et il y a une sorte de cercle vicieux qu'on appelle une pétition de principe ou diallèle. Par exemple je prouve l'aptitude de mon esprit à connaître la vérité en partant du fait que je connais des vérités, puis je dis que je connais ces vérités parce que j'en suis capable. Plus généralement, on voit que toute recherche de vérité suppose qu'il y a des vérités déjà acquises.

                - étant donné que tout se tient, on ne connaît rien tant qu'on ne connaît pas tout. On observe en effet que toute nouvelle connaissance amène à reconsidérer autrement tout ce que l'on connaissait jusque là. Il faut connaître le tout pour connaître les parties, et réciproquement.

 

Critique du scepticisme.

                Les arguments sceptiques portent sur la possibilité d'atteindre une vérité absolue. Mais ils peuvent eux aussi être mis en question : (ces arguments concernent surtout le scepticisme absolu)

                - ils affirment au moins une chose, que rien n'est vrai : est-ce vrai ?

                - le scepticisme a toujours été réfuté par le cogito : je pense, j'existe, voilà au moins une vérité.

                - l'existence de l'erreur équivaut au fait que nous sommes capables de reconnaître l'erreur. A défaut de posséder la vérité absolue, nous pouvons au moins espérer être en marche vers moins d'erreurs. Le doute méthodique de Descartes est une contre-attaque contre les sceptiques, sur leur propre terrain.

                - la relativité et la contradiction des opinions ouvre l'espace de la discussion et d'une recherche. Il faut progresser vers ce qui est acceptable et universel.

                - Le monde est complexe et changeant, et à défaut d'une vérité absolue et immuable, on cherchera les vérités qui rendent la vie possible. On voit mal comment on pourrait vivre concrètement une philosophie sceptique, à moins de tomber dans les excès de Pyrrhon : "Sa vie justifiait ses théories. Il n'évitait rien, ne se gardait de rien, supportait tout, au besoin d'être heurté par un char, de tomber dans un trou, d'être mordu par des chiens,  d'une façon générale ne se fiant en rien à ses sens"(d'après Diogène Laërce).

                - Le mode de penser sceptique voudrait qu'on s'en tienne strictement à des propositions négatives parce qu'elles restent indéterminées : on ne devrait jamais formuler une affirmation. Mais dans ce cas peut-on encore penser vraiment quelque chose, ou bien y aura-t-il un décalage entre ce qu'on pense et la façon dont on s'exprime?

 

La science et la vérité utile, le pragmatisme

                a) l'opinion pense que la science donne une vérité absolue. La conception traditionnelle supposait que la réalité est un tout parfaitement cohérent et systématisé, organisé logiquement. Et le travail de l'esprit était d'extraire de l'expérience les lois qui y sont contenues, comme s'il s'agissait de percer l'enveloppe résistante des faits pour chercher la vérité qui est cachée dedans. La science ne ferait que retrouver l'armature même de la réalité.

                b) A l'opposé, le pragmatisme essaie de serrer au plus près le véritable travail de la science, en considérant que la réalité se présente d'abord à nous comme un flux de sensations, d'impressions, que notre esprit doit organiser. Bergson nous explique la pensée pragmatiste de William James :"L'expérience (il s'agit de l'expérience vécue par la conscience, pas de l'expérience scientifique) nous présente un flux de phénomènes : si telle ou telle affirmation relative à l'un d'eux nous permet de maîtriser ceux qui suivront ou même simplement de les prévoir, nous disons de cette affirmation qu'elle est vraie. Une proposition comme "la chaleur dilate les corps" fait que nous prévoyons comment d'autres corps se comporteront en présence de la chaleur ; elle nous aide à passer d'une expérience ancienne à des expériences nouvelles ; c'est un fil conducteur, rien de plus... Le vrai, selon James, ne copie pas quelque chose qui a été ou qui est : il annonce ce qui sera, ou plutôt il prépare notre action sur ce qui va être... Nous appelons vraie toute affirmation qui, en nous dirigeant à travers la réalité mouvante, nous donne prise sur elle et nous place dans de meilleurs conditions pour agir."

                La vérité scientifique, comme toutes les autres vérités, comporte donc une part d'invention, et fait appel à la créativité de l'homme qui invente les concepts qui vont lui permettre de trouver des points de repères pour penser le monde et développer les techniques. Cet aspect de création est visible dans le travail d'élaboration des théories scientifiques. La fécondité et le caractère opératoire des concepts scientifiques constituent ce qu'on peut appeler leur "vérité". "Opératoire" renvoie à l'idée qu'on va pouvoir utiliser ces concepts : ils donnent lieu à des expériences (qui pourront d'ailleurs ne pas être concluantes), ils suscitent des débats, ils font avancer quitte à être un jour dépassés. En science, une idée, une théorie, un postulat, est vrai dans la mesure où il permet d'introduire une cohérence plus grande au sein d'un domaine déterminé, de réduire une diversité à l'unité en faisant prévaloir en elle un ordre, une harmonie.

                c) Le pragmatisme est une conception qui peut s'appliquer à la vie en général. Il prend acte du fait que la pensée est au service de l'action, que si nous avons des représentations, c'est parce que cela nous est utile pour vivre. L'animal lui-même n'a-t-il pas une certaine mémoire?

Par conséquent la vérité d'une proposition ne se juge pas d'après des critères logiques ou métaphysiques, mais par le fait qu'elle est utile, qu'elle réussit. Si nous désirons la vérité, c'est parce qu'elle est utile à la vie, et donc malgré les critiques des sceptiques, nous ne renonçons pas à la vérité.

                d) Le pragmatisme systématique aboutit à une remise en question de l'universalité du vrai. Il va au-delà de la simple affirmation du caractère opératoire de toute vérité ; il affirme qu'on peut considérer comme vrai tout ce qui est utile ou procure satisfaction à l'homme. Or les concepts d'utilité, d'efficacité, de réussite ont un sens très vague, susceptible de s'élargir presque indéfiniment. W. James ne craint pas d'affirmer par exemple que "le christianisme est vrai parce qu'il est avantageux", utile. Mais si chacun veut juger lui-même si telle croyance lui est utile, on se retrouve avec des vérités qui se contredisent ! Le pragmatisme généralisé supposerait donc, pour être pleinement justifié, une théorie préalable des degrés d'utilité ou vérités, et puisqu'ils ne sont pas les mêmes au jugement de tous, une hiérarchie de ces vérités personnelles. Mais sur quel critère les estimer, et lesquelles placer au sommet de la hiérarchie ?

                Par ailleurs quand nous cherchons le vrai, ce n'est pas l'utile que nous voulons. Le vrai est utile parce qu'il est vrai, avant toute considération d'utilité. Si le soupçon s'insinue dans notre esprit, que nous croyons à une chose parce que nous avons besoin d'y croire, la croyance perd toute valeur. Autrement dit le vrai est utile parce qu'il est vrai, il n'est pas vrai parce qu'il est utile.

 

Vérité et communication

 

L'exigence d'universalité

                Si l'on dit "à chacun sa vérité", la notion de vérité est réduite au simple fait de la croyance : c'est vrai pour lui puisqu'il le croit. Mais la notion est ainsi dénaturée. S'il y a bien une adhésion à ce qui paraît certain, il faut aussi que l'idée de vérité soit maintenue avec l'élément d'universalité qu'elle comporte. On peut comprendre le point de vue de l'autre : son opinion a valeur universelle pour tout individu qui aurait connu les mêmes situations ou expériences que lui. En fait nous ne pouvons pas penser sans viser cette universalité, sans penser pour l'homme en général, et c'est cette visée qui fait le sens même de la vérité : elle doit être communicable. N109

               

Vérité solitaire et fanatisme

                Si la vérité est universelle, elle a le pouvoir de rassembler les hommes, de les réunir. De même il est parfois plus confortable d'être dans l'erreur avec la foule que d'être dans le vrai tout seul.

                Les vérités communes constituent un système de communication entre les individus d'une société, et elles peuvent être aussi bien banales (le temps qu'il fait), que profondes, lorsqu'on partage les mêmes valeurs. Le risque est celui d'être exclu du groupe. Professer une même vérité c'est établir un lien. Lorsque cette vérité est particulière et se démarque de la conception commune, le groupe se soude en opposition au reste de la société. L'appartenance au groupe est d'autant plus forte qu'on s'est alors coupé de la communication avec les autres : on forme une secte en suivant une vérité particulière et qui refuse l'universalité et les méthodes de la raison. Créer une dépendance psychologique et affective par rapport à un groupe est un bon moyen d'amener quelqu'un à avoir les mêmes idées...

                Le fanatisme consiste à vouloir faire disparaître les manifestations d'une pensée différente pour imposer une vérité. La vérité qui ne sait s'imposer que par la violence montre qu'il s'agit d'abord d'imposer un ordre, de se rattacher à une vérité en niant le reste du monde. Il y a des enjeux d'autorité, de pouvoir sur autrui. Sans aller jusqu'au fanatisme, on sait la difficulté d'accepter celui qui pense autrement que nous. C'est que la tolérance est un paradoxe puisqu'on ne peut tolérer que les choses que l'on ne peut pas admettre.

 

Quelle vérité, à qui ?

                La vérité apparaît comme une exigence éthique : on doit la vérité à autrui, car c'est ainsi qu'on respecte sa dignité d'être raisonnable. L'exigence est de ne pas mentir, de ne pas travestir la vérité.

                Mais on peut s'interroger sur ce commandement de dire la vérité. Si nous désirons la vérité, est-ce parce que nous la voulons pour elle-même ou parce qu'elle nous arrange, qu'elle peut nous être utile ? Ne préfère-t-on pas l'illusion qui rend heureux à la vérité qui rend triste ? Et si c'est le mensonge qui nous paraît utile, pouvons-nous encore dire que la vérité représente vraiment une valeur ? Pourquoi alors dire aux enfants qu'il ne faut pas mentir ? Et si on renonçait à défendre ce principe ? Et quand l'homme politique juge que l'intérêt supérieur de l'Etat est en cause, le mensonge est-il justifié ?

                Il faudra donc déterminer comment s'appliquera le devoir de dire la vérité : médire est par exemple une faute morale qui consiste à dire de quelqu'un avec une intention mauvaise du mal qui est vrai. On peut ne pas avoir le droit de dire la vérité, et quand on la dit on s'adresse à une personne. Sous prétexte de vérité on peut blesser la personne : on ne dit pas n'importe quoi à n'importe qui, il y a un temps pour chaque vérité.

 

 

 

 

à intégrer dans sa réflexion avant évaluation  :

définition de la vérité et ses contraires, les différents types de "vérités"

vérité copie, et critique

vérité évidence et le présupposé, et critique

le scepticisme : les niveaux du scepticisme

les arguments pour ou contre le scepticisme

le pragmatisme (et revoir lois et théories scientifiques pour en discuter...)

 

  retour à la page philosophie