au sud, un vaste complexe de chimie lourde fonctionne en continu depuis quarante
ans. Lacis de routes et de voies ferrées, ponts roulants et cheminées fumantes
donnent au paysage une allure saisissante le jour, surréaliste la nuit. Des
bâtiments qui pendant plus de cinq siècles ont abrité une communauté nombreuse
de pieuses femmes en prières journalières autour du tombeau de la bonne comtesse,
il ne reste rien…
…rien de visible, en surface s'entend. L'annonce de la prochaine cessation d'activité
de l'usine de toluène di-isocyanate de la Société Rhodia, principale propriétaire
des terrains, a suscité l'opportunité d'inverser le cours apparemment inéluctable
des choses. Soucieuse de voir les habitants se réapproprier leurs racines, la
municipalité de Marquette a voulu savoir s'il y avait encore quelques vestiges
monastiques enfouis à protéger et si ce sous-sol meurtri méritait d'être sauvegardé
; dans l'affirmative, à quel endroit et sur quel périmètre appliquer au plus
tôt les mesures conservatoires nécessaires.
sources
écrites tirées de divers fonds d'archives, sources orales recueillies çà et
là, sources illustrées débusquées de tous côtés.
Des plus anciens mémoriaux mis à profit, on retiendra une énumération des locaux
et un calendrier du chantier, ignorés à ce jour, du superbe monastère édifié
à l'âge d'or de l'art gothique entre milieu et fin du XIIIème siècle ; on notera
aussi la précocité dès les années 1450 de l'adoption des canons artistiques
de la pré-Renaissance appliqués lors d'une vigoureuse remise au nouveau goût
de l'époque. Plusieurs plans inconnus ont permis de restituer in situ la totalité
du monastère médiéval et de prendre conscience de l'ampleur insoupçonnée de
sa reconstruction au XVIIIème siècle ; sauf à toujours laisser les élévations
dans l'ombre. De spectaculaires photos aériennes ont montré les étapes de l'occupation
industrielle de l'enclos après la Grande Guerre. Il a paru indispensable de
publier intégralement cette riche documentation inédite.
Une deuxième démarche a porté sur une analyse des bâtiments disparus à travers
une approche en quatre espaces concentriques, à l'extérieur de l'enclos puis,
à l'intérieur, lieux de travail, de vie et de prière, avec, pour chacun, reprise
chronologique des sources et bilan commenté. Une troisième partie dresse une
synthèse critique des connaissances acquises sur l'abbaye du Moyen-Age, ses
transformations à la Renaissance, sa réédification à l'époque classique, puis
sur le bâti industriel qui lui succéda. Le tout débouche sur un bilan archéologique
avec propositions de sondages ciblés.
Le résultat le plus marquant est l'assurance d'une conservation quasi-miraculeuse
du cœur du site abbatial a priori non exhumé à la Révolution et non bousculé
par l'industrie. Sur un quadrilatère d'environ deux hectares, le sous-sol de
Marquette abrite encore environ les deux tiers est de l'abbatiale - avec sans
doute l'emplacement du mausolée de la comtesse Jeanne -, les mêmes deux tiers
du cloître, l'intégralité de l'aile orientale des lieux réguliers avec le chapitre,
une partie de l'aile nord et des substructions de la grande infirmerie.
Agrémenté d'illustrations couleur, ce volume permet une large redécouverte d'un
des plus importants monuments du Ferrain. Au fil des pages, le lecteur ira de
surprises en étonnements. Qui a jamais su l'abbaye s'être dotée peu avant la
fin du XIIIème siècle d'une majestueuse infirmerie destinée, comme l'Hospice
Comtesse, à accueillir malades et indigents ? Qui connaissait encore le soin
mis par les abbesses du XVIIIème siècle. à créer, aux portes de Lille, une véritable
réplique de Versailles ? Une brochure2 en cours de réalisation offrira au grand
public un résumé accessible et élargi de l'ouvrage.
Au final, cet ouvrage contribue d'ores et déjà à restituer au Ferrain l'un des
fleurons de son patrimoine architectural. Plus avant, on espère que les sondages
proposés seront réalisés dès que possible ; on souhaite voir engagée une campagne
de fouilles pour exhumer ce que le sol a su mieux conserver que les hommes.
Bref, on rêve que les cendres de la comtesse disposent à nouveau d'un environnement
à la hauteur du personnage hors norme que fut Jeanne de Flandre.
Que la municipalité de Marquette, pour sa politique avisée et son soutien constant,
trouve ici l'expression publique des remerciements de tous les amis de l'histoire
et de l'auteur de ce livre. Merci également aux initiateurs du 6ème Forum qui,
en organisant leur manifestation sur place, ont apporté leur caution à cet événement
culturel.
BENOÎT CHAUVIN, [C.N.R.S., UMR 8529, C.E.R.S.A.T.E.S., LILLE 3 Charles-de-Gaulle]
Marquette,
pourquoi ?
Benoit Chauvin, Historien de l'Abbaye
de Marquette
L'Abbaye
de Marquette, vu par le peintre des albums de Croÿ (fin XVI ème
siècle)
Nul
doute que cette manifestation cherchera à étendre ses investigations à une partie
du patrimoine méconnu ou perdu. On oublie trop souvent l'Eglise régulière, sans
doute parce qu'elle est moins chevillée au quotidien ordinaire et qu'elle a
davantage
A proximité de la ville, en bordure de la Deûle, l'abbaye du Repos Notre-Dame,
(re)fondée vers 1228 par la comtesse Jeanne de Flandre fut l'un des plus prestigieux
monastères féminins européens de l'ordre de Cîteaux, en place jusqu'à la Révolution
et détruit à peu près complètement en 1793-94. Avec la démolition en 1942 de
l'imposante porte qui en marquait l'entrée, disparut l'ultime témoin de cette
grandeur passée. Le souvenir de l'abbaye ne subsiste plus aujourd'hui qu'à travers
une appellation diffuse dans la toponymie et une idée estompée dans le subconscient.
De
fait, venant de La Madeleine par l'avenue Sadi Carnot, le promeneur ne voit
sur les 18 hectares de l'ancien enclos abbatial qu'un paysage directement né
de la révolution industrielle. Un siècle et demi ont suffi pour bouleverser
les lieux, noyés sous les vagues de l'industrialisation triomphante.
Au
nord, les Grands Moulins de Paris abandonnés barrent l'horizon de leur impresionnante
muraille ; à l'est, de lourdes péniches vont et viennent sur la Deûle, élargie
et canalisée ; au milieu, une centrale à béton alimente une incessante noria
de camions ; à l'ouest, de grandes cuves immobiles ont longtemps stocké des
hydrocarbures ;
Pour
son 6ème Forum, l'Association culturelle du Pays de Ferrain a retenu comme thème
"Le patrimoine religieux", sujet dont l'exceptionnelle richesse saura motiver
acteurs et visiteurs, soucieux de faire partager et d'aller découvrir les mille
et un trésors de ce quartier de Flandre. On pense d'emblée aux dizaines d'églises,
aux nombreuses chapelles, aux multiples calvaires et niches qui parsèment la
campagne, de Comines à Baisieux et de Marcq à Halluin ; sans négliger le legs
urbain des XIXème et XXème siècle, de Roubaix à Tourcoing. On songe ensuite
à tout le mobilier qu'abritent ces édifices ou certains musées, sous des formes
les plus variées : peintures et sculptures d'ornementation, meubles et vêtements
de liturgie, écrits et objets de piété. On doit encore évoquer toutes les expressions
de dévotion populaire, les fondations à vocation sociale, les institutions à
caractère éducatif. Au vrai, la palette est d'une telle diversité qu'elle autorise
tous les choix, en affirmant tous les goûts et en respectant toutes les idéologies.
souffert
de destructions au fil des siècles : abbayes et couvents, béguinages et ermitages,
hospices et léproseries font partie intégrante de cet héritage culturel. Du
plus grandiose des monuments au plus humble des édifices, ils constituent aussi,
à leur façon, nombre depages
du grand livre de l'histoire des hommes de ce terroir.
En
choisissant Marquette pour cette manifestation, les organisateurs du 6ème Forum
ont voulu participer à la réouverture d'un chapitre majeur que l'opinion unanime
croyait fermé à jamais.
Une
étude préalable fut commandée pour répondre à ces questions. Il y a fallu quatre
années. Paru sous l'égide de la ville à l'occasion du 3ème Salon du livre de
Marquette et du 6ème Forum culturel du Ferrain, un ouvrage1 livre les fruits
de ces investigations conduites en trois temps. Une
première phase a consisté à glaner au mieux une documentation fort éparse :
Marquette,
abbaye cistercienne de Flandre, Moisenay, Gaud, 32 p., 50 ill., à paraître.
Ouvrages disponibles au Centre culturel Jean Piat, 12, rue des Martyrs,
59520 Marquette-lez-Lille. tél. 03 20 74 82 72.
Présentation
de son livre
Bientôt