La douleur chez le sujet âgé incapable dexpression verbale
Douleur physique Souffrance morale
Docteur Philippe Granato
La douleur chez le sujet âgé
incapable dexpression verbale
Douleur physique Souffrance morale
INTRODUCTION
La population vieillit. Lespérance de
vie a doublée en un siècle. En France15% de la population
dépasse 65 ans (Nizard, 1994 et Paillat P.1992). Cette fraction
consomme 67% des soins (Maslauzat, 1994). En Europe, cest leffectif
des personnes très âgées qui augmente le plus vite (Maslauzat,
1994). Trop peu détudes abordent cette problématique et
encore moins concerne la douleur chez le sujet âgé non
communicant. Il en résulte des difficultés de prise en charge.
Les poly pathologies habituelles créent une situation de
sommation des douleurs. Les soignants sinscrivent dans un
continuum qui va de la résignation au fatalisme voire
à la dénégation de la souffrance. Cette attitude fait
face au constat déchec, au manque de personnel et au
manque de temps. Or, la personne âgée consomme beaucoup de
temps.
LIMITES DU PROPOS
Lhomme vieillissant ressent des difficultés attentionnelles de concentration, de raisonnement, de motivation, une réduction des performances, de la confiance en soi et de lestime de soi. Laltération des processus cognitifs, sensori-moteurs, émotionnels, et motivationnels conduisent vers une inhibition psychomotrice majeure. Certains auteurs comme Nieoullon (1992) évoquent un syndrome de désadaptation comportemental Lavolition affective, relationnelle et cognitive saggrave insidieusement. Le sujet âgé pouvant rester de longues heures impassible et muet dans une indifférence totale. Il est difficilement accessible. Il semble en difficulté pour verbaliser sa pensée ou exprimer une émotion. Cette observation nous permet dévoquer une altération de lappareil psychique dans le sens dune désagrégation.
Lavancée en âge se caractérise par un émoussement puis une disparition des investissements narcissiques et objectaux. Par « narcissisme » il faut entendre lamour porté à soi-même et par « « objet » tout ce qui se présente à lesprit et qui est indépendant du moi. Ce remaniement est la conséquence dune altération des compétences cérébrales ;cognitives, affectives, émotionnelles, relationnelles. La souffrance morale semble exagérer et précipiter ce désinvestissement narcissique et objectal.
Lincapacité totale dexpression verbale est une situation exceptionnelle. Le discours nest quun des différents outils de communication. La communication verbale se juxtapose à une dimension infra-verbale qui passe par différents canaux informationnels tout aussi signifiants : les cries, les pleurs, les gémissement, la gestuelle, et les émotions faciales exprimées.
Aussi, notre intérêt se portera sur les sujets âgés avec une détérioration des fonctions supérieures dont le terme ultime et le plus commun, serait une démence avancée. Lexistence dune souffrance morale suppose la persistance dune activité psychique qui semble absente dans les syndromes démentiels avancés. Dans ce cas, il nexisterait pas de souffrance morale au décours dune douleur physique. Nous ressentons là les difficultés théoriques à délimiter le concept.
A linstar, des fonctions instinctuelles
comme le sommeil, lappétit qui semblent longtemps préservées,
la douleur doit-elle être associer à ce type de fonctions, même
si le sujet est incapable dexpression verbale ?
LA DOULEUR
LInternational Association for the study of Pain (ISAP) définit la douleur comme un « vécu désagréable, à la fois sensoriel et émotionnel, associé à un dommage tissulaire présent ou potentiel ou simplement décrit en termes dun tel dommage ».
En réalité, il existe de nombreuses définitions de la douleur dont le point commun est une première dichotomie entre la douleur somatique et la douleur psychique et une deuxième dichotomie entre douleur aiguë, et douleur chronique. Néanmoins, lintrication de la douleur somatique et de la douleur psychique semble désormais indissociable. La douleur physique étant associée à la souffrance morale. Lensemble des travaux qui associent douleur somatique et douleur psychique font référence à un appareil psychique de bonne qualité sans troubles fonctionnels ni de lésions neurodégénératives.
La douleur est une expérience purement
individuelle et subjective. Cest le symptôme le plus
souvent rencontré en médecine. Elle ne se mesure pas. Elle ne
peut être visualisée par un examen paramédical. Il nexiste
pas de zone corticale spécifique de lintégration de
cette sensorialité particulière. Seule la séméiologie
clinique, par lobservation et le dialogue peut tenter de lappréhender.
Malheureusement, très peu de mots peuvent décrire une douleur.
Le médecin doit souvent les suggérer au patient. Aussi, lintensité
et le type dune douleur se base sur lobservation et linterprétation
subjective de lobservateur.
TRAVAUX DU DR GAUVAIN-PIQUARD
La pauvreté de la littérature concernant la douleur chez le sujet âgé non communicant nous conduit vers les travaux du Dr Gauvin-Piquard qui traite de la douleur chez lenfant. Cette acception vient du latin infans « qui ne parle pas ».
Pour cet auteur la douleur est une sensorialité ayant son point de départ en dehors de la vie psychique. La souffrance morale est une conséquence de la douleur physique. La douleur est une perception habituellement difficile à qualifier et à définir pour ladulte. Cette difficulté est majeure lorsque le manque du mot est probant.
Pour Gauvain-Piquard (1994) la douleur engendre trois grandes catégories de comportement sans aucune verbalisation:
-1) les signes émotionnels : les cris, les émotions faciales, lagitation,
-2) les réponses défensives du corps : les positions antalgiques au repos, la protection des zones douloureuses, les plaintes lors de lexamen clinique, la bradykinésie lors des soins de la toilette, de lhabillage et des transferts,
-3) disparition des mouvements daffects :
désintérêt, et anhédonie.
Lauteur sinspire de Freud pour
proposer un modèle théorique qui conduit à une échelle à
cinq degrés. En effet, Freud dans son texte de 1926 décrit la
douleur en termes « dintérieur » et « dextérieur
», « dinvestissements narcissiques » et « dinvestissement
objectaux ».
1- Pour une personne qui na pas de douleur il existe un équilibre
entre les investissements narcissique et les investissements
objectaux.
2- Lors dune douleur de faible intensité il existe une
zone dhyperactivité psychique avec une concentration
narcissique sur cette zone.
3- Laggravation de la douleur conduit à une exacerbation
de lactivité psychique avec hyper-investissement
narcissique et désinvestissement objectal.
4- Une douleur dintensité majeure conduit au stade ultérieur
qui sexprime par une atonie motrice. La disparition des
investissements objectaux sassocie à une disparition des
investissements narcissiques. Lappareil psychique est sidéré
par la douleur. Ce qui évoque une atonie psychique. Labsence
de mécanisme de défenses psychique précipite la constitution
de ce tableau.
5- Il existe un quatrième degré qui est celui dune
douleur dont lintensité est égale à la torture physique
avec une sensation de désorganisation psychique qui ne laissera
pas lappareil psychique indemne.
Cette conceptualisation de la douleur chez lenfant
me semble utile à prendre en compte chez le sujet âgé non
communicant. Alors que linhibition psychomotrice, voire
latonie psychomotrice prend une signification majeure chez
lenfant, elle est fréquente, voire habituelle chez le
sujet âgé non communicant. Dans ce cas la valeur séméiologique
disparaît et rend encore plus difficile lévocation dune
souffrance morale et donc dune douleur physique chez le
sujet âgé non communicant.
EXPRESSION ET IDENTIFICATION DE LA DOULEUR
La façon de percevoir une douleur physique ou une souffrance morale dépend de la manière dont le patient à appris à reconnaître la douleur et à la rapporter dans le code culturel, le contexte social, (Lipton, 1984) et le cadre religieux auquel il appartient (Zborowski, 1969). Il sagit donc de données apprises dont lexpression dépend pour beaucoup du statut cognitif du patient.
Symétriquement pour Schwartzmann (1994) le décodage de la douleur est une donnée apprise. La façon dont lobservateur peut percevoir et intégrer la souffrance du patient fait référence à sa propre histoire à son expérience professionnelle et à la durée de la prise en charge soignante du patient.
Au cours de lenfance, la douleur est exprimée par le cri. Elle est associée à la réponse de la mère ou dune personne aimante. Le souvenir de la douleur est ainsi lié aux bénéfices dune relation affectueuse. Aussi, la dynamique familiale joue un rôle important dans la genèse de la chronicisation de la douleur, de lenfance jusqu'à un âge avancé (Marchand et al. 1989).
La douleur devient un moyen fondamental de demande daide pour lenfant. Lorsque lindividu sadresse à un autre en se plaignant de douleur, laspect prédominant est celui de la communication. Par la suite, il se constitue une dyade soignant-soigné où la douleur prend valeur de communication. Cette situation semble fréquente chez le sujet âgé communicant. La consommation de soins pour troubles fonctionnelles est importante et pourrait sexpliquer par la solitude relationnelle des sujets âgés. Le médecin traitant devient linterlocuteur unique avec pour motif du tête-à-tête une douleur qui nen finit pas. Dans notre cas il sagit dune douleur physique qui ne peut être communiqué mais qui ne sexonère pas dune souffrance morale.
Le vieillissement conduit dabord à un retrait libidinal objectal, ensuite à un repli narcissique avec un hyper-investissement libidinal du corps, et enfin un désintérêt vis à vis de son corps. Ce dernier est désinvesti et nous sommes surpris par la résignation et la passivité avec laquelle peuvent être vécus des actes chirurgicaux très lourds, voire mutilants. Ils se plaignent rarement, et souvent des affections graves peuvent passer inaperçues.
La conception de soi et limage du corps (Lakin, 1960) sont altérées par lavancée en âge. Lintégration du schéma corporel semble en grande difficulté. A ces stades, limpact psychique de la maladie sestompe. Il semble exister dabord un émoussement puis une indifférence narcissique.
Sans cesse, le patient tentera dexprimer
sa souffrance par des canaux qui ne son pas exclusifs et dont lintrication
rend le diagnostique difficile. Le cri, lagitation motrice,
lagressivité et lanorexie ne doivent pas être négligés
à fortiori sils apparaissent chez un sujet habituellement
calme. Néanmoins, en deçà de ce degré de communication, lobservation
attentive du visage à la quête dune émotion de
souffrance simpose. Laltération des fonctions
cognitives du patient est lun des facteurs de sous
estimation de la douleur.
Les douleurs aiguës somatiques ont une expression rapide et bruyante. Lappareil psychique réagit par un syndrome anxio-dépressif qui majore le vécu douloureux. La douleur physique et le syndrome anxio-dépressif sentretiennent mutuellement. Cette inter-relation explique lamendement des douleurs par lutilisation des anxiolytiques (Marchand, 1989). Plus le syndrome anxio-dépressif est intense, et plus le stimulus douloureux est perçu intensément (Chaves et Barber 1976).
Le syndrome anxieux est un symptôme dappel qui témoigne de la souffrance morale. Elle sexacerbe lors des phases initiales du vieillissement pour samender progressivement, voire disparaître lors des démences avancées. Or quen est-il dun cerveau lésé où le travail psychique semble disparu. Il nous est impossible de répondre. Cela renvoie à la définition même de la pensée et de son support organique.
Progressivement, le sujet est moins dans le «
dire » et plus dans « lagir » et enfin dans une atonie
psychomotrice. Le gémissement, et le cri ont valeur de
communication de la douleur. Parallèlement, lapparition
brutale de troubles du comportement impose de façon systématique
la recherche étiologique dune douleur aiguë.
CONCLUSION
Lorsque le sujet âgé non communicant exprime une douleur physique, il lexprime tard, et il lexprime mal. La douleur fonctionnelle est un luxe qui nest plus à la portée du sujet âgé non communicant.
La désorganisation de lappareil psychique du sujet âgé semble le rend incapable dexprimer une souffrance morale. Alors que chez ladulte, la douleur physique provoque une souffrance morale qui sexprime habituellement par un syndrome anxio-dépressif, le sujet âgé non communiquant, lui utilise son corps au travers de cris, de gémissements et dune atonie psycho-motrice. Ce symptôme est peu significatif en raison de son aspect transnosographique. Lobservation clinique critique multiple et pluridisciplinaire reste lélément le moins subjectif dans lidentification dune douleur physique ou dune souffrance morale. La famille devant être le dépositaire de lhistoire de vie et de lhistoire clinique du sujet âgé non communicant.
Alors que lenfance était un passage
obligé, la vieillesse le devient aussi pour la majorité dentre
nous. Il sagit de nouveau champs de la médecine qui nous
sont inconnus. La gériatrie, discipline récente, prend en
compte cette situation. Cependant, le vieillissement physique sassocie
inéluctablement à un vieillissement de lappareil
psychique et trop peu détudes abordent les réaménagements
du fonctionnement psychique dans le cadre du sujet âgé non
communicant et communicant.
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