MANESSIER ET LÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE
DISCOURS DE MANESSIER (2 avril 1989)
GENÈSE DES VITRAUX

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EXTRAITS DU DISCOURS DALFRED MANESSIER Avant dessayer de vous décrire le plan général des vitraux et les thèmes développés de proche en proche, permettez-moi de vous entretenir un court instant de mes rapports avec cette église, et de vous brosser en quelques traits létrange aventure que ce travail représente pour moi, travail ressenti comme une immense chance à la fin de ma vie, non seulement par le pouvoir dy venir embellir la ville de mon enfance, mais encore de pouvoir y entreprendre comme une espèce de conjuration personnelle. Évidemment, les confidences que jaimerais vous faire sont peut-être trop intimes ou trop sentimentales. Mais nous savons bien que toutes les circonstances de notre vie ont sens et quau bout de notre existence nous pourrons affirmer comme le Curé de campagne de Bernanos que "tout est grâce". Ce fut, il est vrai, une demande étrange et émouvante lorsque Monsieur Enaud, inspecteur général des Monuments Historiques voulut, en 1982, me charger de la création de lensemble des vitraux de cette église. Jen éprouvais secrètement une espèce dangoisse. Ce mot même de "Saint-Sépulcre" faisait partie des étranges mots de mon enfance, un mot mystérieux et inquiétant, que je ne comprenais pas très bien, et qui était resté lié à un moment crucial et douloureux de ma jeune existence. Ce lieu avait été comme une cassure dans mon univers enfantin, le tombeau de ce monde poétique qui malgré ces années de guerre 1914,1918, où - mon père au Front - jai connu avec ma mère, ma grand-mère et mon grand-père maternels, un instant de paradis, parmi les soldats, malgré les bombardements et le bruit très proche du canon. (Etais-je un enfant anormal pour transposer ainsi tout dans le merveilleux?...) Mon père revint sain et sauf en 1918. Vraisemblablement fin 1919 (ma grand-mère venait de mourir en juillet), ma mère est tombée gravement malade ; elle fut hospitalisée longtemps à la clinique du Docteur Chalochet, tout près de cette église, ce qui redoublait mon angoisse lorsque, venant de Thuison par les marais, nous passions par le "Saint-Sépulcre" pour aller voir cette femme si blanche dans son lit. Mon père fut alors obligé de me mettre à linternat du Lycée dAmiens. Et ce fut la nuit... Je me suis retrouvé seul, plongé dans un autre monde, sombre, hostile, sans chaleur. [...] Cest pourquoi je parlais tout à lheure dune sorte de conjuration de cette nuit, de cet ensevelissement de mon enfance abbevilloise, liée pour moi à la présence de ce tombeau qui me faisait peur dans cette église. Et voici quaprès plus de soixante-dix ans, elle devient ma joie et ma consolation. [...] La légende veut que lon ait prêché la première croisade sur ce lieu même. Les musulmans dalors appelaient les Croisés venus délivrer le Saint-Sépulcre "les adorateurs de cadavre". Mon effort dans cette création est de montrer quil y avait un contresens autant chez lenfant que jétais que chez le musulman dalors. Le Saint-Sépulcre nest quune nécessité de passage de la mort vers la Résurrection dans la Passion de Jésus, et sa proportion dans cette église même nest que cette petite chapelle située au Nord et en milieu de nef. Il fallait donc sarranger, dans le développement du plan général, pour rythmer chacun des thèmes afin de passer précisément à lemplacement du Saint-Sépulcre. Il faudra donc, pour bien lire la succession des évocations et des climats que proposeront ces verrières, commencer par les trois vitraux de la Chapelle Sud, qui parleront de la Sainte Cène du Jeudi Saint, de "linvention" de lEucharistie : le blé dans le premier vitrail (le pain) la vigne dans le troisième (le vin). Ces deux vitraux entourant la grande verrière sud. Cette grande baie majestueuse, opposée à celle du nord, évoquera lannonce de la Pentecôte faite par Jésus au plein milieu de ce dernier repas et dont parle largement saint Jean dans son Évangile. Le foyer de chaleur et de lumière tombant du couronnement envahira tout le vitrail, (mais il ny aura pas encore de grand vent accompagnant le Paraclet). Après ces trois premiers vitraux, toujours en allant vers la chapelle du Saint-Sépulcre - le vitrail suivant évoquera le climat de Gethsémani : on entre dans la Passion, et des éclats froids vous saisissent ("Mon âme est triste jusquà la mort"). Ensuite à la façade Ouest, proche de la porte Sud, cette petite baie très claire - pour ne pas assombrir lentrée - et assez froide du petit matin du Vendredi Saint où une seule petite forme rouge et pointue évoquera le chant du coq. Tout là-haut, au centre de la façade, non pas une croix, mais lombre de la Croix, puisquici, partout, nous ne parlerons que par allusions ; les vitraux incitant les regardants à être coopérants avec eux, en y ajoutant leurs méditations et leurs sensibilités propres. En bas et à droite de cette ombre élevée et dramatique, surtout au soleil couchant, un vitrail chantera douloureusement un " Stabat Mater " en gris, vert et violet. La Mère et les Saintes Femmes. Puis, toujours allant vers le Saint Sépulcre, au-dessus de la petite entrée, le premier vitrail nord évoquera le ruissellement du sang et de leau. Ensuite, un vitrail tourmenté évoquera le chaos et ces étranges phénomènes cosmiques qui accompagnèrent la mort de Jésus. Le troisième se contentant dindiquer le calme crépusculaire revenu avant la mise au tombeau. Nous voici donc à présent dans la chapelle qui rappelle le tombeau de Joseph dArimathie, devant cet admirable gisant du XVIe siècle, (si serein en réalité, et qui effrayait mon enfance), où deux petites baies diffuseront une lumière de nuit tombante, lumière de recueillement et de méditation sur le véritable sens de la mort. Et puis voici le grand vitrail majestueux de la nuit du Samedi. Une immense et douce lumière nocturne tombera calmement du haut vers le bas. Comme un grand sommeil invincible. En opposition à la lumière dorée et chaude tombant du vitrail de lannonce de la Pentecôte qui lui fait face. Il justifiera déjà létrange V lumineux, V de Victoire, qui jaillira du tombeau, exprimé dans le dernier vitrail proche de la chapelle nord, précurseur des 7 vitraux du chur. Entre parenthèses, les sept petites roses du haut de nef souligneront par une répétition colorée, le climat des vitraux correspondants quelles dominent. Nous entrerons alors dans le chur. Mais peut-être, pour cette expérience - et cen est une - nous faudra-t-il retourner tout au fond de léglise, sous lombre de la Croix, et nous acheminer lentement jusquau pied du maître-autel et des trois vitraux centraux qui sont la conclusion et le point final de louvrage. [...] Dès ma première visite et mes premières interrogations, jobservais que les trois vitraux du fond de nef offraient une difficulté, qui, à première vue, semblait incontournable : à savoir la silhouette assez sombre, surtout le matin, de la façade en briques rouges violacées si proche du bâtiment. Approchant lentement - essayant de comprendre les points limites hauts et bas de cette silhouette - réfléchissant à ce handicap pour lévocation même de Pâques, lévocation de cette nouvelle vie et de cette lumière victorieuse sur les Ténèbres et la Mort. Au fur et à mesure que jéprouvais, grâce à la marche vers le chœur, ce saisissement de cette vague certitude que quelque chose dincompréhensible se dévoilerait lentement, puis de plus en plus vite, jusquà sa totale apparition au chœur ; que ces vitraux ainsi voilés au lointain laisseraient peu à peu apparaître à qui sen approcherait vraiment, la Lumière virginale surgissante et verticale - comme la Résurrection. Je sentais confusément que la solution était là ! Et, après de nombreuses études, jentrai enfin dans la complicité triangulaire de ce dévoilement. Cette étrange façon dappréhender la conclusion signifiante du Saint-Sépulcre coïncida de plus en plus avec lexpérience que Marie-Madeleine dut faire, au petit matin de Pâques, de son approche du tombeau. Angoissée, ne courut,elle pas la première dans ce jardin printanier où était le tombeau ? - Elle le trouva vide. Affolée, elle questionna le jardinier qui était là, tout proche, et qui lui dit : "Marie! ... " et elle fut comme inondée des flammes de la Joie. Le thème si particulier de ce chœur était trouvé. Paradoxalement, léglise Saint-Sépulcre et le mot "assombrissant" qui la désigne deviendraient en définitive : Hymne à la lumière. Évidemment, pour une question de logique de chantier, il nous a fallu commencer la pose par la conclusion même de tout ce déroulement. Et nous avons daté chacun des vitraux dun petit 1988 sur le vitrail central - dun petit 1989 sur les deux autres, et ainsi de suite dans le futur selon les dates des réalisations. Les quatre vitraux qui achèveront le chœur - ne seront là que pour parler de jubilation. Ils souligneront, par leur dynamisme et leurs grands rythmes dansants, la folle joie semparant des Apôtres, courant les uns vers les autres pour savertir de la "FABULEUSE NOUVELLE". Secrètement, je dois vous confier - à vous Abbevillois - que lon pourra y voir, en filigrane - y sentir plutôt - comme une allusion, un écho possible, (puisque nous sommes à lEst) aux merveilleuses lumières de ces immenses ciels de la Baie de Somme sur lesquels nos yeux se sont émerveillés si souvent. |

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Chronologie En 1982, François Enaud, inspecteur général des Monuments Historiques, propose à Manessier de réaliser les vitraux de l'église du Saint Sépulcre ; Manessier présente son projet dès 1983. Après une période d'incertitudes éprouvantes pour Manessier, les vitraux du chœur sont posés en 1989 ;de 1989 à 1993, les vitraux de la nef et de la chapelle latérale sont posés avec régularité. Le 30 mai 1993, l'œuvre du Saint Sépulcre est inaugurée. Il ne reste à poser que les vitraux des deux saignées à droite et à gauche du transept. Après la mort accidentelle de Manessier, le 1er août 1993, Christine Manessier et Gérard Hermet se chargeront de cette tâche. Modus operandi À partir d'un relevé du fenestrage, une maquette peinte à l'huile sur papier de chaque baie est créée à une échelle réduite : l'ensemble des maquettes constitue un modèle de référence pour chacune des phases de la fabrication des vitraux, notamment pour les corrections dans l'atelier et in situ. (Voir la partie " les vitraux d'Abbeville : plan et maquettes " réalisée d'après ces maquettes.) Des maquettes sur papier à l'échelle 1, indiquant la forme des plombs et des surfaces colorées, seront destinées aux compagnons-verriers. Le verre soufflé, choisi pour ses qualités chromatiques et plastiques, est produit à Saint-Just-sur-Loire.
Les vitraux sont fabriqués à Chartres, dans les ateliers François Lorin - Gérard Hermet. Manessier, en étroite collaboration avec Gérard Hermet, travaille aux premières corrections qui peuvent porter sur la couleur, la valeur et la forme d'un ou plusieurs éléments composant un vitrail. Les vitraux sont posés à Saint Sépulcre par Gérard Hermet et ses compagnons, en présence de Manessier. Il sont l'objet de corrections définitives. Ainsi, comme Manessier le soulignait, les vitraux de Saint-Sépulcre sont tout autant l'expression originale d'un artiste qu'une œuvre menée à bien collectivement dans la tradition des maîtres-verriers du Moyen-Âge. Pour plus dinformations, voir la BIBLIOGRAPHIE - À PROPOS DES VITRAUX. |
